I . Intrhjiier, embarrasser, intricare
Malherbe. a6
/,o2 LES ÉPÎTRES DE SÉNÈQUE.
Argument. — Les discours familiers sont plus puissants pour enseigner, que les élégants et polis.
Vous avez raison de vous plaire au commerce de nos lettres, et de le désirer. Il y a bien du fruit en un entrelien qui se coule ainsi dans rame une pièce après l'autre. Les disputes faites avec apparat en présence de tout un peuple, sont plus magnifiques, mais non pas si familières. La philosophie est un conseil de bien faire : pour le donner il n'est point besoin de crier; les harangues sont bonnes pour la persuasion d'une âme irrésolue, mais il est plutôt question d'enseigner, que d'inciter à vouloir apprendre : cette façon de parler moins relevée fait plus d'effet. Les paroles entrent avec moins de peine; mais elles ne laissent pas de bien tenir. L'efficace en est plus considérable que le nombre ; il les faut épandre comme des graines, qui pour être petites, ne laissent pas, quand elles tombent en terroir qui leur est propre, de déployer leur force , et se dilater à de merveilleuses grandeurs. 11 en est de même de la raison; à la voir, ce n'est que bien peu de chose : elle croît et se multiplie en l'action. Pour peu^ qu'il y ait de langage, quand elle rencontre une tête judicieuse et bien faite, elle se fortifie, et fait de l'opération assez. Je vous répète encore une fois qu'il est des préceptes comme des graines. Ce sont petites choses qui font beaucoup : si l'esprit qui les reçoit
I. L'édition de ifiSg porte par erreur pour l' a. La faute est corrigée dans les éditions de i645 et de 164B.
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a de la disposition à bien apprendre , il ne faut point douter que de sa part il ne contribue à la génération, et n'ajoute beaucoup à ce qu il aura recueilli.
AKGUArENT. — I. Un esprit généreux suit l'exemple des choses louables. — II. Fuir les grandeurs excessives et s'arrêter aux médiocres. — III. Le péché ne va jamais sans pénitence et sans douleur. — IV. Les voluptés rendent par l'accoutumance les choses nécessaires, qui étoient auparavant superflues.
I. Je vous envoyerai les mémoires que vous demandez, et les vous dresserai, le plus curieusement, et avec le moins de langage qu'il me sera possible; mais avisez si un discours ordinaire vous feroit point plus de profit. C'est, à mon avis, ce qu'il faut pour un qui apprend. Ceux qui savent se peuvent passer d'un simple recueil*. Le premier enseigne, le dernier avertit. Mais vous n'avez que faire de me demander ni l'un ni l'autre : je vous fournirai de tous deux quand il vous plaira. Vous me connoissez : je ne vous en dis autre chose. Vous aurez de moi ce que vous desirez ; mais vous attendrez que je sois en humeur. Cependant vous avez assez d'autres écrits , servez-vous-en , quoique je ne doute point que l'ordre n'y soit pas bien gardé. Prenez la liste des philosophes : il ne faut que cela pour vous éveiller. Quand vous verrez combien d'honnêtes hommes auront travaillé pour vous , vous voudrez être de la partie. Un
I. Recueil est ici la traduction des mots hreviarhim et sitnimarium employés par Sénèque.
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esprit généreux a cela, que l'exemple d'une chose louable le convie à rimitallon. Tout homme qui a du courage dédaigne les choses basses et soidides : celles qui sont de belle apparence lui plaisent , et l'appellent à les rechercher.
II. Il est de notre esprit comme de la flamme : il s'élève toujours en haut, et peut aussi peu descendre que reposer. Tant plus il a de force , tant plus il a le mouvement prompt et l'action vigoureuse. Heureux est celui qui le peut employer à bien : il se met hors de la jurisdiction de la fortune. S'il prospère, son âme pour cela ne sortira point de sa place. S'il lui arrive des adversités, il y trouvera de la consolation, et se moquera de ces vanités que les autres regardent avec admiration. Un grand cœur méprise tout ce qu'on appelle grand : il fuit choses excessives*, et s'arrête aux médiocres. Celles-ci sont utiles, et les autres nuisent par leur superfluité. Gomme vous voyez que les blés se couchent pour être trop bons, que les branches se rompent pour être trop chargées , et qu'une fertilité qui passe mesure n'arrive point à maturité, il en est de même des esprits. Une félicité disproportionnée les énerve, et leur est un instrument à fâcher les autres, et se faire mal à soi-même.
III. Il est des hommes à qui leurs voluptés font ce que leur plus cruel ennemi qu'ils sauroient avoir% n'auroit pas le courage de leur faire. En quoi s'ils méritent quelque pardon, c'est que leur péché ne va jamais sans pénitence, et qu'il leur demeure toujours quelque douleur qui pèse bien autant que le plaisir.
1. Dajis les éditions de i(545 et de 1648 : « Il fuit les choses excessives, s
2. K Le plus cruel ennemi qu'ils sauroient avoir. » (^Édition de 1645.) — Leur, qui est la leçon de ifiSg, est certainement une faute.
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IV. Il ne faut point trouver étrange que leur fureur leur donne de la peine. Depuis que nos désirs passent au delà de nature, il n'est plus de barrière capable de les arrêter. Nature a des bornes; les vanités et les concupiscences n'en ont point. Le profit est la mesure des choses nécessaires ; mais les superflues , à quelle aune les réduisez-vous? Ce leur est tout un, pourvu qu'ils se plongent dans les voluptés, et ne prennent pas garde que par cette accoutumance ils tombent en cet inconvénient, que les choses qui auparavant ne leur étoient que superflues, leur sont nécessaires à l'avenir. Ils servent leurs voluptés, au lieu de les posséder, et (ce qui est le comble de leur ruine) ils ne pensent pas être bien, s'ils ne sont mal. Depuis que nous en sommes venus là, que d'aimer ce qui n'est point honnête, il faut faire compte que notre misère ne peut aller plus avant, et que quand nous avons tant continué nos vices que nous en avons fait des mœurs, c'est se rompre la tête que de chercher des remèdes, et penser encore à la guérison.
Argument. — I. Les lettres nous représentent les amis absents. — II II blâme le parler vite, et appreuve le lent en un philosophe.
I. Je vous ai bien de l'obligation de la diligence que vous apportez à m'écrire. Puisque je suis privé de vous voir d'autre façon, je suis bien aise de vous voir en vos lettres. Je n'en reçois jamais, que je ne m'imagine que nous soyons ensemble. Et de fait, si nous prenons plaisir d'avoir le portrait de nos amis, parce qu'il nous en en-
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tretient la mémoire , et par un contentement illusoire adoucit en quelque façon l'amertume de leur éloignement, combien doivent les lettres être agréables, puisque ce sont les marques les plus certaines et la représentation la plus vive qu'il est possible d'avoir des personnes que nous aimons 1 Ce que la présence a de plus doux , les caractères imprimés de la main d'un ami le font reconnoître sur le papier.
II. Vous m'écrivez qu'on vous a conté qu'une autre fois* Sérapion le philosophe se trouvant en ces quartiers où vous êtes, discouroit avec une promptitude si grande, et une suite de paroles si pressée, qu'il sembloit qu'une voix seule ne put pas fournir à la multitude des conceptions que son esprit lui fournissoit. Cette qualité ne me plaît pas en un philosophe : je veux du règlement en sa langue. Aussi vous voyez qu'Homère, en la description d'un orateur, lui donne une véhémence rapide, et continuée comme celle d'un torrent, quand le printemps a fondu les neiges. Mais quand il est question d'un vieillard, il le fait couler tout bellement, et compare ses paroles à du miel. Faites donc état que ce grand flux de bouche a plus du charlatan , qui veut arrêter le monde à son banc-, que de l'homme d'honneur qui traite quelque chose de grave, et se propose l'instruction de ceux qui l'écoutent. Mais comme je n approuve pas le langage court, aussi ne veux-je pas qu'il tombe un mot après l'autre, comme des gouttes d'eau. La longueur importune les oreilles, et la précipitation les accable, combien que ce qu'on voit venir de loin se retienne, et trouve mieux sa place en la mémoire que ce qui va
i. a Un autrefois y> dans l'édition de 1648. Ces deux mots ont été supprimés dans l'édition de iHSg.
2. Le latin porte : Istam vim dicendi aptiorem esse circulanti
qnam,...
si vite qu'on n'a loisir de le regarder. Mais enfin il est question de bailler des préceptes : une chose qui échappe n'est point baillée. Ajoutez à cela qu'un discours qui ne se propose que la démonstration de la vérité doit être simple. C'est son artifice que de n'en avoir point. En ces harangues populaires, qui ne sont ordinairement que mensonges, et où le but n'est que d'émouvoir un peuple et d'abuser de son imprudence, pour le traîner par les oreilles, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, on peut faire passer les paroles si promptement, qu'on n'a pas le loisir de les manier. Mais comme est-il possible d'arrêter un autre, et ne s'arrêter point? On s'abuse : une remontrance faite pour la guérison des âmes, ne veut point demeurer en la superficie. Il faul qu'elle descende au fond de l'estomac. Quel bien sauroit faire un remède, s'il ne demeure quelque temps sur la partie malade? Toute cette parlerie a plus de vanité que d'autre chose : c'est une pièce de beaucoup de son, et de peu de valeur. J'ai des frayeurs, il me les faut ôter. Mes passions m'emportent, il leur faut donner une bride. J'ai des doutes, il me les faut éclaircir. Il faut régler ma débauche, et corriger mon avarice. LaquelUest* de toutes ces choses qui se pourra faire en courant la poste^? Où est le médecin qui guérira son malade, s'il ne fait qu'entrer et sortir? Et puis quelles grâces peuvent avoir des paroles où il n'y a point d'élection ? Mais comme il est de certaines choses difficiles à croire, qu'il faut voir une fois, pour pouvoir dire qu'on les a vues, il en est de même de ceux-ci, qui vont aussi vite de la langue. Il leur faut donner une heure de temps à les ouïr, et n'y retourner plus*, car que sauriez-vous ap-