‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 22 sur 332 · LIVRE IL CHAPITRE XXIL · texte numérisé non relu

LIVRE IL CHAPITRE XXIL

a toujours de quoi se réjouir quand nous voyons notre ami joyeux ; mais certainement le sujet en est plus juste que nul autre quand il est joyeux par notre moyen. Montrons-lui que ce nous est plaisir d'en avoir reçu de lui. Ne resserrons point notre affection ; faisons-la paroître, non en sa présence seulement, mais en toutes compagnies où nous nous trouverons. Qui a reçu de bonne grâce un bienfait, il en a pavé l'intérêt de la première année.

XXIII. Il y en a qui sont bien contents de prendre, mais ils veulent que ce soit secrètement. Ne doutez point que telles gens n'aient mauvaise intention. Il y a autant de gloire à celui qui reçoit un bienfait de le publier, comme à celui qui le donne de n'en faire connoître que ce que celui qui l'a pris veut qu'on en sache. Il y en a d'autres qui ne remercient jamais qu'à la dérobée, en quelque coin et à l'oreille, en sorte que personne n'en puisse rien apercevoir. Ce n'est pas être honteux; c'est une manière de désavouer ce qu'ils doivent. Il y a de l'ingratitude à remercier sans témoins. Il en est qui ne veulent employer courtiers, notaires, ni témoins en leurs affaires, et même ne veulent pas faire de cédules. Ceux qui s'efforcent de celer un plaisir qu'on leur a fait, en font tout de même. Ils voudroient bien, s'ils pouvoient, imputer à leur mérite ce qu'ils doivent à l'assistance de leur ami. Si quelqu'un les a gratifiés en chose qui touche leur vie ou leur honneur, ils ne le voient plus si souvent que de coutume, et montrent leur ingratitude, pensant cacher leur obligation.

XXIA . Les autres disent plus de mal de ceux qui leur ont fait plus de bien. Il en est qu'il vaut mieux offenser qu'obliger. Ils cherchent en la haine un témoignage do ne devoir rien. Or il n'y a chose qui se doive conserver avec plus de soin que la mémoire d'un bienfait. Il se

la faut ramentevoir d'une heure à l'autre, parce que si on ne s'en souvient, il est impossible qu'on s'en acquitte, et quand on s'en souvient, on a déjà commencé de s'en acquitter. Aussi faut-il bien se garder, quand on nous donne quelque chose, de faire les délicats en la prenant; car si nous ne faisons bon visage en une occasion où la nouveauté donne de la grâce à d^s bienfaits qui n'en ont du tout point, que faut-il qu'on espère de nous quand le temps nous aura fait envieillir le premier contentement d'avoir reçu? Un autre fera le froid et le dédaigneux en prenant, comme s'il disoit : « Ce n'est pas chose qui me fasse besoin, naais puisque vous avez si grande envie que je l'aie, je vous laisse faire. » Un autre y procédera si nonchalamment, que celui qui lui fait plaisir doutera qu'il ne s'en soit pas aperçu. Un autre en disant deux ou trois mauvais mots avec peine, et comme s'il lui fàchoit de remuer les lèvres , fera mieux connoître son ingratitude que s'il n'avoit du tout point paillé. Il faut proportionner les remerciements au bienfait, et quelquefois parce qu'il n'y a personne qui ne prenne plaisir de voir que les effets de sa libéralité s'étendent bien loin, si ces paroles y peuvent trouver place, il n'y aura point de mal de les y ajouter : « Vous avez fait plaisir à plus de gens que vous ne pensez; vous ne savez pas combien vous m'avez obligé; je ferai, si je puis, que vous le saurez; vous en croyez moins qu'il n'y en a. » Qui se charge de cette façon, fait de bonne heure paroi tre la volonté qu'il a de se décharger. La revanche m'en est impossible, mais au moins en coufesserai-je la dette, et en publierai le ressentiment autant de fois que l'occasion s'en présentera.

XXV. Rien ne mit si bien Furnius auprès d'Auguste, que ce qu'après qu'à son intercession il eut pardonné à son père qui avoit tenu le parti d'Antoine, en le remerciant il lui dit : « Sire, voici la seule injure que je puis dire

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