LIVRE II. CHAPITRE XXV
avoir reçue de vous, que pour la grandeur du bien que vous me faites, il faille que je vive et meure avec regret de ne m'en pouvoir jamais acquitter. » Quelle plus claire marque peut donner un homme de sa disposition à la reconnoissance, que de ne se pouvoir contenter en façon quelconque, et renoncer à toute espérance de pouvoir jamais satisfaire au plaisir qu'il a reçu? C'est avec ce langage et autres qui le ressemblent, qu'il faut témoigner son afTection, rompre les nuages rue la fortune lui oppose, et lui faire trouver passage pour éclairer. Quand nous ne parlerions point, pourvu que dans l'àme nous ayons la volonté que nous devons avoir, la conscience nous paroîtra sur le visage. Qui se doit ressentir d'un bienfait, se prépare à le reconnoître dès l'heure même qu'il le reçoit. Chrysippus en fait comparaison aux coureurs qui sont à l'entrée d'une barrière, qui n'attendent sinon qu'on leur fasse signe de partir. Il a besom d'aller vite, et faire tout ce qu'il pourra , s'il veut atteindre celui qui est parti le premier.
XXVI. Il faut à cette heure voir ce qui fait les hommes ingrats. Il y en a trois occasions principales : l'opinion que nous avons de nous-mêmes, si bonne, que nous ne faisons cas que de nous et de ce qui nous touche ; la convoitise d'être plus que ce que nous sommes; et l'envie fjue nous portons à ceux que nous pensons avoir, avec moins de mérite, autant ou davantage de bien que nous n'avons. Commençons par la première. Nous sommes tous juges favorables en notre cause, et ne la décidons jamais qu'à notre profit. De là vient que quoi que l'on fasse pour nous, nous le prenons comme en déduction de plus grande somme qui nous est due, et ne croyons pas qu'on nous puisse estimer ce que nous valons. Il m'a donné cela; mais combien 1 ai-je attendu? De combien de travaux ai-je acheté le peu qu il m'a fait de bien? Qui
',o TRAITÉ DES BIEIV^FAITS DE SÉNÈQUE.
pouvois-je servir que ma condition n'eût été meilleure ? Et quand je n'eusse voulu être qu'à moi-même, ma fortune pouvoit-elle être pire à ne bouger de ma maison ? Ce n'est pas ce que je m'étois promis. Il ma mis au rang du commun. Il n'a pas pensé que je méritasse beaucoup, puisqu'il m'a donné si peu. Il m'eût bien fait plus d'honneur de ne se souvenir du tout point de moi
XXVII. Cnéus Lentulus, augure, de qui la richesse est mise entre les exemples , s'étoit vu dix millions d'or. Je parle bien ; car il n'en avoit eu que la vue ; ses affranchis qui le ruinèrent en avoient eu la jouissance. Ce pauvre homme, qui avoit l'àme foible et l'esprit incapable d'aucune conception, étoit avare et mesquin s'il en fut jamais; et toutefois on en tiroit plutôt de l'argent que des paroles, tant il étoit pauvre de langage. Tout ce qu'il avoit de fortune, il le devoit à Auguste; car au commencement qu il vint à lui, c'est chose assez connue qu il n'v apporta qu'une pauvreté bien empêchée à conserser la qualité de noblesse. Comme depuis il fut devenu le plus riche et le plus apparent de la ville, il se plaignoit qu'Auguste lui avoit fait quitter ses études, et disoit que tout ce qu'il avoit eu de lui n'étoit rien au prix de ce qu'il lui avoit fait perdre pour ne lui avoir pas laissé continuer sa profession d'orateur. Et tant s'en faut que cela fût, que tout au contrante il n'avoit point de plus grande obligation à Auguste, encore qu'il lui en eût une infinité, que de l'avoir tiré d'un métier où i) ne connoissoit rien, et où il ne faisoit que donner à rire à tout le monde Après cette bonne opinion de nous-mêmes, la convoitise est la seconde cause de l'ingratitude. Il n'est point de contentement pour une espérance qui n'a point de mesure. Quoi qu'elle ait, elle a trop peu. L'avarice est comme la flamme, qui s'élance d'autant plus haut qu'elle part d'un plus grand embrasement. En une richesse commune, les mouvements