III. Croyez-moi, Lucilius, ne désespérons point de
nous, parce que nous sommes de longtemps accoutumés au vice. Il n'est point de sage qui n'ait été fol. Nous avons été tous préoccupés ^ Il faut apprendre les vertus, et désapprendre les vices. Mais ce qui nous doit donner plus de courage de nous réformer, c'est qu.e, depuis qu'un bien est une fois entre nos mains, il ne nous échappe jamais : la possession en est perpétuelle. La vertu ne se désapprend point. Les vices en nos âmes sont plantés en un terroir étranger; et pour ce, il est bien aisé de les en chasser, et faire qu'ils n'y reviennent plus. Les choses qui sont en un fonds qui leur est propre s'y conservent facilement. La veitu est selon natui'e; les vices sont ses ennemis déclarés. Mais comme les vertus, une fois logées en notre âme, n'en sortent point, et n'est rien de si peu de peine que de les y retenir : ainsi la résolution de les aller quérir est difficile, pource que c'est l'ordinaire d'une âme folle et indisposée de craindre ce qu'elle n'a point essayé : il la faut donc forcer, afin qu'elle commence. Ce n'est point une médecine de mauvais goût : il y a du plaisir à la prendre, aussi bien que du profit. La philosophie a cela, qu'en la guérison même, elle nous est agréable, au lieu que les autres remèdes ne plaisent qu'après la guérison.