‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 221 sur 332 · I. Préoccupés [prxoccupatï), envahis d'abord · texte numérisé non relu

I. Préoccupés [prxoccupatï), envahis d'abord

Argusient. — I. Fuir les lieux qui conviennent à la débauche'. — II. Les voluptés nous gâtent; le mépris de la mort nous rend maîtres de nos passions et de la fortune. — III. Les lieux austères sont plus propres à méditer le bien de l'âme que les délicieux.

Chacun fait comme il peut, Lucilius. Vous êtes en Sicile , où vous avez près de vous Etna , cette montagne de qui on parle tant. ^ aigus et IMessala l'appellent unique, mais je ne sais pourquoi, vu qu'il se trouve assez de lieux qui jettent du feu, non-seulement aux endi'oits élevés, ce qui se voit plus souvent, à cause de la nature de cet élément qui cherche toujours le haut, mais aux campagnes mêmes. Pour moi, je mécontente de Baies, puisque je ne puis mieux. J'en partis le lendemain que j'y fus arrivé. Cette infinité de délices que la nature y a produites, et de qui les louanges sont ordinairement en la bouche des voluptueux, me fait avoir peur d'y demeurer.

I. Et quoi donc? est-il possible qu'il y ait des lieux qu'on doive haïr? Je ne le dis pas; mais comme un homme d'honneur ne prend pas de toute sorte de robes, ni ne porte de toutes couleurs indifféremment; non qu'il ait de la passion aux robes ni aux couleurs, ni qu'il en aime ou haïsse l'une plus que l'autre; mais parce qu'il en treuve quelques-unes malséantes à la profession qu'il fait de modestie; ainsi est-il des contrées évitables au

1. L'édition de i6^o donne : « Qui convient à la débauche, a ce qui est bien probablement le vrai texte. Nous lisons au second païagraphe (voyez p. 447) : « Convier à la volupté. »

sage et à celui qui le veut être, sinon pour sa corruption, à tout le moins pour le scandale des bonnes mœurs; et pour ce, s il se veut retirer, ce ne sera point au Canope d'Egypte , encore que le Canope n'empêche personne d'être homme de bien, ni à Baies non plus. C'est depuis quelque temps la retraite des vices ; et comme si le lieu avoit quelque privilège, la débauche s'y licencie ^ et s'y relâche extraordinairement. En lélection d'une demeure, il faut penser de lesprit" aussi bien que du corps. Comme je ne voudrois pas me loger parmi des gênes et des tortures, aussi ne ferois-je parmi des broches et des lichefrites^. Quel besoin est-il de voir des ivrognes chanceler en une grève, fourmiller sur un étang de bateaux pleins de collations et de concerts, faire tout plein de telles folies que le luxe, qui ne reconnoît plus de lois, trouve d'autant plus agréaldes qu'elles sont faites en des lieux où personne ne les peut ignorer!* Notre considération principale est de fuir tout ce qui provoque les vices, endurcir notre âme, et ne lui montrer que le moins qu'il sera possible ce qui la peut convier à la volupté. Un seul hiver fut la ruine dAnnibal : ce grand capitaine, que les neiges des Alpes avoient laissé passer, fut arrêté par les délices de la Campagne'. Il vainquit par les armes, et fut vaincu par les vices. Nous ne sommes pas moins en guerre qu'il étoit, et en une sorte de guerre qui n'a jamais de jDaix ni de repos. Nous voyons en cet exemple ce que peuvent les voluptés même aux âmes les plus sauvages. La première chose qu'il nous faut faire, c'est de nous en rendre maîtres ; l'entreprise n'est point

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