LIVRE IL CHAPITRE XXVII
peuvent avoir quelques bornes ; mais en une fortune extiaordinaire, il n'est rien d'assez fort pour l'arrêter. L'ambition n'a pas les imaginations modérées ; elle se trouve toujours au deçà de son mérite, quand même elle est au delà des honneurs que la honte lui avoit défendu de souhaiter. Le tribun se plaint qu'on ne l'a fait préteur, le préteur qu'on ne l'a fait consul, et le consul, s'il ne l'est plus d'une fois, ne pense pas qu'on lui ait fait l'honneur qui lui appartient. Il nous manque toujours quelque chose de notre compte. Quelque chemin que nous ayons fait, nous voulons passer plus outre •, et faute que nous ne nous représentons pas d'où nous sommes partis, mais où nous voudrions bien être, nous n'appréhendons jamais notre félicité. L'envie est la troisième cause qui fait les hommes ingrats; maladie certainement plus véhémente et plus fâcheuse que nulle autre, et de qui les comparaisons sont les plus cruelles gênes qui nous puissent tourmenter l'esprit. Il a fait cela pour moi, mais il a plus fait pour un autre. Tous ceux qui en ont eu autant, n'ont pas tant langui que moi. Jamais l'envieux ne défend la cause de personne; il est toujours pour soi contre tout le monde. XXVIII. Combien seroit-ce une simplicité plus louable, de priser un bienfait plus qu'il ne vaut, et reconnoître qu'il n'est pas possil^le qu'un autre nous estime ce que nous-mêmes nous estimons ! Je devois bien recevoir plus que je n'ai reçu, mais il ne me pouvoit donner plus que ce qu'il m'a donné. Il en avoit beaucoup à gratifier. Ce qu'il en a fait n'est qu'un commencement. Si je le reçois de bonne grâce, cette démonstration de ma volonté lui donnera sujet de continuer la sienne. Il m'a donné peu; c'est pour me donner plus souvent. 11 a phis lait pour un tel que pour moi ; mais il a plus fait pour moi que pour beaucoup d'autres. J'ai plus de mérite que celui qu'il m'a préféré, et lui ai fait plus de service; mais il a trouve quel-
que chose en lui plus à son goût. Et puis que je fasse tant de plaintes que je voudrai , ne me rendrai-je pas plutôt indigne de ce qu'il m'a donné, que digne qu'il m'en donne davantage? Ceux qui ont eu plus que moi, sont gens dépourvus d'honneur et de qualité. Qu'importe? Est-ce chose bien ordinaire que la fortune ait du jugement? De quoi nous fâchons-nous tous les jours, que de la prospérité de ceux qui ne valent rien, et qu'à toute heure la grêle laisse les champs de tout ce qu'il y a de mauvais garçons en une contrée, pour s'en venir fondre sur le blé d'un homme de bien? Aux amitiés, comme en toute autre chose , il faut prendre ce qui tombe en notre part. Il n'y a bienfait si grand où la malice ne trouve à redire; ni si petit qui ne soit passable, pourvu qu'on le veuille bien interpréter. Prenez les choses de mauvais biais, vous ne manquerez jamais de sujets de murmurer. XXIX. Voyez, je vous prie , comme la plupart du monde , voire même de ceux qui font profession de sagesse, n'estiment pas comme ils doivent les biens que les Dieux nous ont faits, et en parlent indiscrètement. Ils se plaignent que les éléphants sont plus grands, les cerfs plus vites, les oiseaux plus légers ; que les baleines ont la peau plus solide, les daims plus belle, les ours plus épaisse, et les lièvres plus délicate; que les chiens ont le sentiment du nez plus aigu , les aigles la vue meilleure , les corbeaux la vie plus longue; et qu'une infinité d'animaux ont encore cet avantage par-dessus l'homme, qu'ils savent nager sans avoir appris. Et combien qu'il y ait beaucoup de choses, qui selon l'ordre de nature ne se peuvent trouver ensemble, comme l'extrême vitesse et l'extrême foi'ce, il leur semble que nous devions avoir été composés de qualités incompatibles, et qu'on nous a fait tort en ce que notre santé n'est pas inexpugnable à toutes sortes de débauches et que nous ne pouvons pas deviner