I . On lit dans toutes les éditions : a eu, sans accord
5o6 LES ÉPÎTRES DE SÉNÈQLE.
lons-nous savoir que c'est? c'est la raison opérante, c'est Dieu; et pour ce, tout ce que je viens de nommer ne sont pas causes chacune à part soi; mais elles dépendent toutes de la cause efficiente. ^ ous dites que la forme est une cause; et je vous réponds que l'ouvrier la met en son ouvrage, et que par conséquent elle en est partie, et non pas cause. Il n'y a non plus de raison de dire que le patron soit cause : c'est un instrument nécessaire à la cause. Le patron est nécessaire à l'ouvrier, comme une lime, ou un ciseau. Sans lime et sans ciseau l'art ne peut tra\ ailler, et toutefois ce sont parties et non causes de lart. Quant à lintention de l'ouvrier que vous dites être une cause, encore que c en fût une, ce n'est pas une cause efficiente, mais survenante, comme sont une infinité d'autres. Mais ce n'est pas de quoi nous avons affaire. Nous cherclions la cause générale ; car de dire avec eux que c'est tout le monde parfait et achevé comme il est, je n'y vois point dapparence, et ne les trouve pas en cela si déliés comme ds ont accoutumé d'être ; car il y a différence entre l'ouvrage et la cause de l'ouvrage. Ou prononcez votre sentence, ou ce qui est le plus court en choses si difficiles, demandez temps de vous y résoudre, et nous dites que nous revenions une autre fois.
m. Vous me demanderez quel plaisir je prends à me tourmenter après des choses qui ne peuvent remédier à mes affections \àcieuses, ni me faire perdre une seule de ces cupidités qui me travaillent. La première méditation que je fais, c'est du moven de me mettre l'esprit en repos. Je ne regarde le monde qu'après que je me suis regardé. Mais pensez-vous que cette recherche même soit du tout infructueuse, et que le temps y soit entièrement perdu? Il n'v a point de doute que l'esprit ne se lasse de la charge qu'il porte, et qu il ne demande de retourner à ce tout duquel û est partie. Ces considérations lui en
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donnent le moyen", mais 1 miportanceest de n'en faire pas les pièces si petites, et d'y cherclier autre chose que ces vaines subtilités. La pesanteur du corps est le supplice de l'àme. Il la presse et la tient en une prison ou elle est en une misère perpétuelle, si par la considération des ouvrages dénature, la philosophie ne lui donne quelque relâche, et de la terre ne la fait aucunement approcher du ciel : c'est là qu'il est en sa liberté; c'est là qu'il se plaît de se pourmener, et que quelquefois se dérobant de sa garde, il répare en la contemplation des choses divines ce qu'il a accueilli de vicieux et de sale au commerce de l'humanité. Comme un artisan qui a les yeux lassés de quelque besogne délicate, s'il est logé en une maison sombre, et qui n'a que des vues empruntées, il sort en la rue, et se va pourmener par la ville en quelqu'un de ces lieux qui sont destinés à l'oisiveté du peuple, où il prend de l'air et du jour tout à son aise : ainsi l'esprit enfermé dans ce logis obscur et mélancolique, autant de fois qu'il peut échapper se tire en lieu découvert et se réjouit en la considération des merveilles de l'univers.
IV. Le sage et celui qui est après à l'être tiennent bien avec leurs corps, mais ce qu'ils ont de meilleur s'en éloigne, pour vaquer à la méditation des choses célestes; et faisant compte qu'il est au rôle d'une compagnie, il pense que ce qu'il vit, est sa solde ^; et sans vouloir ni bien ni mal à la vie, se réduit à souffrir les inconvénients des choses mortelles, jusques à ce qu'il arrive en celte condition plus heureuse à laquelle il sait bien qu'il est réservé. Me voulez-vous détourner de la considération des œuvres de nature , et ne me laisser qu'une partie de ce que je puis avoir entier? Ne m'informerai-je point qui sont les principes des choses? qui est celui qui leur a donné leurs
I . En lalin : l'elul sacramtitlo logatui, liuc quodvivit stiuendium putal.
5o8 LES ÉPiïRES DE SÉISÈQUE.
formes, et d'une masse lourde et confuse, où elles étoient embrouillées au fond d'une abîme % les a mises en la disposition agréable où je les vois? Ne m'informerai-je point qui est l'ouvrier du monde? comme il s'est pu faire que cette grandeur énorme ait pris un ordre et un règlement? qui peut avoir ramassé tant de choses éparses, distingué tant de mélanges, et donné de T embellissement à tant de difformités? d'où peut venir une lumière si grande? si c'est feu, ou quelque chose plus claire que le feu? Ne m'informerai-je point de toutes ces choses? Ne saurai-je d'où je suis descendu? si je ne reviendrai plus au monde, quand j'en serai hors? ou si je renaîtrai beaucoup de fois? où j irai quand je partirai du monde, et quelle place est préparée à mon âme, après que la mort l'aura tirée de la captivité du corps? Me défendez-vous le commerce du ciel? Voulez-vous que j'aie toujours le nez en terre? Je suis de trop bon lieu, pour être valet de mon corps : je ne suis pas né pour si peu de chose que lui. C'est une chaîne qui me garde d'être libre et non autre chose. Quand la fortune m'attaque, je la mets au devant, pour recevoir les coups et les empêcher de venir jusques à moi. Tout ce que j'ai qui peut souffrir des injures est dans ce méchant logis. S'il a des servitudes, elles ne m'assujettissent point. Jamais la chair ne me donnera d'appréhensions. Je ne serai jamais hypocrite pour elle, et ne mentirai jamais pour lui faire honneur. Notre association n'est point si ferme, que je ne la rompe quand bon me semblera; et à cette heure même que nous sommes ensemble, si nous sommes compagnons, nous ne sommes pas égaux pourtant. C'est à l'esprit qu'appartient le commandement. Mépriser son corps, c'est le
I. D'un abiiiie, dans lédition de i(i45. Voyez plus haut, p. 189, note 3.
moyen d'assurer sa liberté. Cette considération, dont nous parlerons tantôt, nous y servira beaucoup : c'est que tout est composé de matière et de Dieu ; que Dieu tempère le monde, et que toutes choses le suivent comme leur guide et comme leur gouverneur. Or Dieu, qui a donné la forme, est plus puissant que la matière qui l'a reçue. Ce que Dieu est au monde, l'âme Test en l'homme. Le corps est en lui ce que la matière est en l'autre. Il est donc raisonnable que le pire serve au meilleur. Soyez résolu contre toutes les choses fortuites : ne craignez ni les injures, ni les coups, ni la prison, ni la pauvreté. Qu'est-ce que la mort? Ou c'est une fin, ou c'est le passage. Je ne me soucie point de n'être plus; c'est la même chose que n'avoir point été; ni de passer, parce que je ne saurois aller en part où je ne sois plus au large que je ne suis.
Arglmf.at. — 1. Le corps, quelque laid qu'il soit, n'est jamais sans grâce, quand il est accompagné d'un bel esprit. — II. Les biens, quoique de trois sortes, sont égaux. — lU. L'amour de la vérité est le premier bien de l'homme. — IV. Toutes les actions vertueuses sont égales en vertu, mais différentes au sujet qui les exerce. — V. La vertu fait mépriser les tourments et les incommodités. — VI. La modération dans la joie est aussi louable que dans l'affliction. La vertu rend égaux tous les hommes vertueux. — VII. La raison est le juge du bien et du mal. Qu'il v a des biens selon nature, et d'autres qui semblent contre nature. — VIII. Il borne la félicité de l'homme par le repos de l'esprit, par la santé du corps, et par la patience dans les douleurs.
1. J'ai vu ces jours passés Claranus, mon compagnon d'école, que je n'avois vu il yavoit fort longtemps. Je n'ai que faire de vous dire qu'il est bien vieil : vous le croyez
5io LES EPITRES DE SÉNÈQUE.
bien ainsi , mais je vous jure qu'il a l'esprit vert et vigoureux, et qui donne encore de l'exercice à son corps atténué. 11 y a eu de l'injustice en la nature, d'avoir donné un si mauvais logis à un si bel hôte ; sinon que peut-être elle nous ait voulu faire voir en cet exemple qu'il n'y a peau si foible ni si misérable qui ne puisse loger un esprit bien courageux et bien content. Il est venu à bout de tout ce qui le pouvoit empêcher; et pour apprendre à mépriser toutes choses, îl s'est méprisé le premier. C'est chose qui ne me semble pas bien dite :
En un beau corps, la vertu nous plaît mieux* ;
car elle n'a point besoin d'être embellie d'ailleurs. Elle est son ornement elle-même ; et le corps où elle loge est consacré par^ son habitation. Sans mentir, quand j'ai bien regardé Claranus, je le trouve beau, et son corps aussi droit que son esprit, il peut sortir d'une cabane un grand personnage; un bel esprit et grand, d'un corps bien difforme et bien petit. Aussi je pense que tout exprès la nature a produit des hommes ainsi contrefaits, pour montrer que la vertu peut naître partout. Il ne faut point douter qu'elle n'eût volontiers fait venir les esprits tout nus au monde, si c'est chose qu'elle eût pu faire; mais ce qu'elle fait à cette heure est bien davantage : car elle en loge quelques-uns dans des corps si mal disposés, qu'il semble qu'il leur soit impossible de se produire. Et cependant ils ont l'action si vive et si gaillarde que malgré tout ce qui les empêche, ils ne laissent pas de se faire admirer par leurs effets. Quant à moi, je ne pense pas qu'elle ait donné cette mauvaise taille à Claranus, que pour être un exemple que par la laideui' du corps un