Virgile, Enéide, liv. V, v
2. L'édition de ifiSg donr:e pour; mais le sens veut par, qui est dans celle de if)45.
ÉPÎTRE LXVI. 5ii
esprit ne s'enlaidit point, et qu'un corps, quelque laid qu'il soit, n'est jamais sans grâce quand il est accompagné d'un bel esprit. Or combien que nous n'ayons été guère de jours ensemble, nous n'avons pas laissé de faire beaucoup de discours, que je vous ferai tenir, à mesure que j'aurai la commodité de les rédiger par écrit.
IL Notre dispute fut le premier jour: comme les biens peuvent être égaux, vu qu'il en est de trois conditions. Il y en a que nos Stoïques appellent premiers biens, comme la joie, la paix, le repos du pays. D'autres, seconds, qui sont tirés d'une matière misérable, comme la patience aux tourments, et l'abstinence en une fiicheuse maladie. Quant à ces premiers biens, nous les souhaitons directement, les seconds en cas de nécessité. Il y a encore des troisièmes, comme une allure modeste et réglée, un visage rassis et une contenance telle qu'un homme de jugement la doit avoir.
III. Comme peuvent ces inens être pareils, vu que nous en desirons les uns et avons en horreur les autres ? Pour les distinguer il faut remonter jusqucs à ce qui est le premier bien, et considérer quel il est. C'est une âme bandée à la contemplation delà vérité, qui sait ce qu'il faut désirer ou fuir, qui n'estime point les choses selon l'opinion, mais selon leur nature; qui s'impli([ue dans toutes les parties du monde, et remarque attentivement comme tout s'y passe; qui toujours fait ou médite quelque chose qui proportionne sa véhémence à sa grandeur; immuable aux menaces comme aux caresses ; maîtresse de la mauvaise fortune comme de la bonne ; relevée par-dessus tout ce qui arrive ; qui par sa bonne grâce montre sa beauté, et par sa force, sa disposition et sa continence^; vide
I. Nous avons suivi le texte de r«'*clition de 164^. Celle de ifiSg doune par erreur connivence pour continence.
5ia LES ÉPÎTRES DE S'ÉNÉQUE.
d'appréhension et de tumulte, inexpugnable à toute violence; que nulle adversité n'abaisse et que nulle prospérité n'enorgueillit. Telle est la vertu de l'âme ; tel est son visage, s'il étoit possible de le voir tout, et tout à la fois. Au demeurant, elle a beaucoup d'espèces, qui se font paroître suivant la diversité des sujets, sans qu elle en demeure ni plus petite ni plus grande.
lY. Ce qui est parfaitement bon ne peut décroître. Aussi la vertu ne recule jamais, mais elle se convertit tantôt en une qualité, tantôt enl' autre, et donne la forme des objets où elle se veut travailler. Quoi qu'elle touche, elle lui donne sa ressemblance et sa teinture : elle est l'ornement des actions, des amitiés, et quelquefois des maisons entières qui la reçoivent et qui prennent son règlement. Enfin elle ne met la main à chose quelconque, à laquelle elle ne donne tant d'éclat et de grâce, qu'on ne la peut regarder sans être ravi. C'est pourquoi sa force ne peut être plus forte, ni sa grandeur plus grande, n'étant pas possible d'accroître ce qui est en sa perfection. Il n'est rien plus droit que ce qui est droit, rien plus véritable que ce qui est véritable, ni rien plus tempéré que ce qui est tempéré. Toute vertu a sa mesure, et toute mesure ses bornes. La constance ne sauroit aller au delà des siennes, non plus que la foi, l'assurance et la vérité au delà des leurs. Que peut-on ajouter à ce qui est parfait ? Aussi ne peut-on non plus ajouter à la vertu, laquelle il faut dire avoir été défectueuse, s'il y a eu moyen d'y ajouter. Il en est de même de ce qui est honnête, de ce qui est bienséant, de ce qui est juste et de ce qui est légitime. Ils sont tous limités de certains termes. C'est une marque d'imperfection que de pouvoir croître. Les lois de toutes choses bonnes sont semblables. Ce qui est louable et ce qui est désirable ne sont pas mieux joints ensemble que le bien public et le bien particulier. Toutes les vertus.
ÉPÎTRE LXVT. 5i^>
les actions vertueuses et les hommes vertueux n'ont l'un rien plus que l'autre. Les vertus des plantes et des animaux, pource qu'elles s'avancent et s'arrêtent, valent ou plus ou moins; mais les humaines, parce qu'il n'y a qu'une raison droite et simple, elles sont toutes sous une même règle. Il n'y a rien plus divin que ce qui est divin, ni plus céleste que ce qui est céleste. Ce qui est mortel monte, descend, croît, décroît, vide* et se remplit. En cette incertitude, il ne peut y avoir que de l'inégalité. Les choses divines n'ont toutes qu'une nature. Or la raison n'est autre chose qu'une partie de l'esprit divin, plongée dans le corps humain. S'il est vrai que la raison soit divine, et qu'il n'y ait rien de bon s'il n'y a de la raison , il s'ensuit que tout ce qui ert bon soit divin. Or il n'y a point de différence entre les choses divines; il n'y en peut donc avoir entre les bonnes ; et par ce moyen la joie et la patience aux tourments sont choses pareilles; car en toutes deux il y a du courage, mais eu l'un il est plus remis et plus lâche, en l'autre plus ardent et plus tendu. Et quoi ? ne trouvez- vous pas autant de valeur en celui qui résolument attaque une ville et la force, qu'en celui qui la défend avec une extrême obstination? Scipion est brave, qui serre les Numantins de si près que, ne les pouvant vaincre, il les fait ruiner par leurs mains propres ; et les Numantins braves, qui savent qu'ils ne sont point enfermés, puisqu'ils ont la porte de la mort ouverte ; et en cette résolution rendent lame entre les bras de leur liberté. Toutes autres choses bonnes, comme la tranquillité, simplicité, liberté, constance, équanimilé, persévérance, sont égales entre elles; car elles piocèdenl toutes d'une vertu qui tient l'âme droite, et l'empêche de se fourvoyer. Et quoi donc, la joie et la patience inflexible aux douleurs