Confidence, voyez p. 259, note i
ÉPÎTRE LXXT. 55:
trent en contestation avec elle Les choses qui ne sont pas achevées ne sont jamais fermes : tantôt elles s'entr'ouvrent, tantôt elles penchent, tantôt elles se croulent et tantôt elles tombent tout à plat. Le remède, c'est de marcher toujours et s'évertuer; car il ne sauroit y avoir si peu d'interruption à notre diligence, que ce ne soit force de reculer. Quand vous avez quitté cette besogne et que vous y voulez retourner pas à pas, il ne faut pas penser de la reprendre à l'endroit où vous l'avez laissée. C'est à recommencer tout de nouveau. Pressons donc, et persévérons : il y a plus à faire qu'il n'y a de fait. Il est vrai que c'est déjà quelque profit que d'avoir bonne volonté de profiter. Pour moi, je puis dire sans mentir qu'il n'y a chose en ce monde que je désire avec plus de passion. Je vois l^ien aussi que de votre côté vous y avez du zèle, et que vous y marchez de bon pas. Dépêchonsnous, afin d'avoir du contentement à vivre; car autrement, avec assez peu d" honneur, que pouvons-nous dire, sinon que nous sommes retenus en une demeure où nous ne voyons que des ordures et des saletés? Surtout faisons que ce que nous avons de temps soit tout à nous : ce qui ne peut être que nous-mêmes ne soyons premièrement à nous. Quand sera-ce que j'aurai du courage assez pour mépriser l'une et l'autre fortune? Quand sera-ce qu'après avoir mis toutes mes passions sous le pied, je pourrai dire cette parole glorieuse : ■< J'ai vaincu ? >> Demandez-vous qui? Non les Perses, non les extrémités des Mèdes, ni ce qu'il peut y avoir de nations belliqueuses au delà des Daces; mais l'ambition, l'avarice et la crainte de la mort, qui a vaincu ceux qui ont vaincu le monde.
Arguaient. — I. Que l'étude de la philosophie doit commencer dcboune heure et être continuée. — II. La fortune n'a point d'empire sur le sage. — III. Différence d'entre celui qui est sage et celui qui est en voie de l'^-tre.
Je sais bien la réponse de la question que vous me faites, s'il m'en pouvoit ressouvenir; mais il v a si longtemps que je n'ai donné de l'exercice à ma mémoire, que je n'en fais pas bien ce que je veux. Elle a les feuillets collés, comme ces livres qui n'ont été maniés depuis longtemps. Notre esprit a besoin d'être souvent déplié, pour remuer ce qui est dedans et le reconnoître, afin de s'en pouvoir servir quand il en sera besoin. Laissons donc cela pour une autre fois, car c'est chose qui mérite bien qu'on y pense. Au premier séjour que je pourrai faire en quelque lieu, je ne faudrai pas d'y mettre la peine. Il est des choses qui se peuvent écrire en coche*, et d'autres qui veulent le lit, le repos et le cabinet. Cependant parmi ces occupations même, je ne laisserai pas d'y faire quelque chose; car si j en voulois attendre la fin, ce ne seroii jamais fait. Nous les semons : pour une il en vient une douzaine , et puis nous nous donnons des remises nousmêmes. Aussitôt que je serai hors de cette affaire, je m'en vais y travailler à bon escient : si je me suis tiré une fois d un bourbier où je suis, je m'en vais devenir un grand écolier.
1. Il ne faut pas philosopher quand vous n aurez autre chose à faire, mais il faut quitter toute besogne pour
I . En latin, d'après l'ingénieuse conjecture de Pincianus : in cisio.
EPITRR LXXII. 559
philosopher. Quand nous commencerions d'étudier aussitôt que nous sommes hors du béguin , et que nous ne ferions autre chose jusques au dernier jour de la plus longue vie qu'un homme sauroit avoir, c'est une étude où nous ne saurions employer trop de temps. Autant vaut n'y travailler point du tout, que d'y travailler par intervalles; car nous ne la retrouvons pas à l'endroit où nous l'avons interrompue. Elle fait comme une corde qui se rompt pour avoir été trop tendue. Elle revient à son commencement. Il faut résister aux occupations et les remettre aux armoires, plutôt que les étaler*. Quand une étude est salutaire , il n'y a point de temps qui ne lui soit propre : mais la plupart n'étudient pas aux choses pour lesquelles il faut étudier.
U. Quelque empêchement qui survienne, il ne troublera point un esprit qui se sera mis en bon état . Ceux qui n'y sont pas ont encore des traverses : le contentement du sage est d'une contexture si bien entrelacée et d'un assemblage si fort que la fortune n'a point de pouvoir assez pour le rompre : en quelque temps et en quelque part qu'il soit, il est toujours à labri, parce qu'il ne dépend que de lui-même et ne met point ses espérances en la faveur. La félicité lui est domestique : elle sortiroit si elle entroit; mais elle naît^ chez lui. Il ne se peut faire que quelquefois il n'entrevienne quelque chose, mais ce n'est qu'une égratignure, qui lui prend un peu du dessus de la peau : il peut bien avoir des incommodités, mais son bien principal est toujours en sa place, 11 n'est point d'homme si bien composé, ni si sain , à qui quelquefois il ne sorte
I . En latin : Rcsistendum est occupationibus, nec explicandm , set/ summovendœ siint.
•1. C'est le texte de l'édition de 1842. Celles de 1689 et 1648 portent par erreur : elle r/est. Il v a dans le latin : Fxiret ex animu, si intraret ; ibi nascUur.
56o LES ÉPÎTRES DE SÉ>ÈOrF..
quelque pustule ou quelque Inibe; mais cependant l'intérieur n'a point de mal. Il y a la même différence entre un qui est parfaitement sage et un qui est après de l'être, que d un homme sain, et d'un autre qui relevé d'une Iongue et dangereuse maladie, pense être guéri, pource qu'il lui est bien amendé*. Cettui-ci, s'il ne se gouverne bien, sent des pesanteurs et de fois à autre est contraint de prendre le lit. Le sage ne retombe jamais ni en la maladie d'où il est sorti ni en une autre; car la bonne disposition du corps n'est que pour un temps, et celui qui la vous a rendue ne la vous peut pas entretenir. 11 le faut renvoyer quérir une autre fois; un esprit guéri n'a jamais plus besoin du médecin.
III. A oulez-vous savoir à quoi vous connoîtrez qu'il est guéri? S'il a son contentement en soi-même, s'il y a son assurance et reconnoît que tous ces biens pour qui les hommes font des vœux et qu'ils se donnent et demandent les uns aux autres, ne sont nullement considérables en l'établissement d'une vraie félicité; car il n'y a point de doute que ce qui peut croître n'est point parfait , ni ce qui peut décroître n'est point perpétuel. Qui veut avoir une joie durable et que nul accident ne mette en désordre, qu'il la prenne chez soi. Toutes ces vanités qui semblent des merveilles au peuple ne font que passer d'une main à l'autre Fortune ne nous baille rien à Jouir en propriété. Ce n'est pas qu'en ce qu'elle donne il n'y ait de quoi prendre plaisir, mais il y faut apporter le tempérament de la raison, et par son règlement donner grâce à des choses qui n'en ont point quand on les prend avec indiscrétion. Attalus usoit ordinairement de cette similitude : « Avez-vous jamais vu ces chiens qui recevant à gueule
I. C'est-à-flire : parce qn'uii amendement est survenu dans son état.
EPITRE LXXII. 56i
ouverte ce qu'on leur jette, n'ont pas loisir d'avoir avalé le premier morceau , pour ouvrir la gorge à recevoir l'autre? Nous en sommes de même. Si la fortune, après nous avoir fait longtemps attendre, nous jette quelque chose, nous l'envoyons aussitôt en bas, sans la goûter % pour nous en revenir tendre la main comme auparavant. » Le sage n'en fait point de même, parce qu'il est plem; et s'il lui vient quelque chose , il la reçoit froidement et la serre avec une contenance qui ne montre aucune agitation. Sa joie est parfaite et continuelle parce qu'elle est sienne. Ceux qui ne sont point encore au dernier point de sagesse, quelque bonne que soit leur intention et quelque chemin qu'ils aient déjà fait, ils ne sont jamais longtemps en un état. Ils vont, viennent, montent, descendent, tantôt au ciel et tantôt en la terre. L'inexpérience les fait broncher à chaque pas , et ils tombent en cet abîme sans fond, imaginé par les Epicuriens. Il y en a encore une troisième sorte, de ceux qui ne tiennent pas la sagesse à pleine main, mais ils y vont toucher du bout du doigt. Ceux-là ne branlent ni ne glissent. Ils ne sont pas encore en terre, mais ils sont déjà dans le port. Puis donc qu'il y a si grande différence entre les premiers et les derniers, et que ceux du milieu même ne sont pas hors des vagues, mais se peuvent voir en pire état qu'ils ne furent jamais, n'embrassons rien qui nous embarrasse; fermons la porte aux affaires. Si elles entrent une fois, elles en mettront d'autres en leur place devant que de sortir. Remédions-y de bonne heure : la fin n'en sera pas meilleure que le commencement.