‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 268 sur 332 · I. Ici sine itlla voluptale démit timus, dit le latin · texte numérisé non relu

I. Ici sine itlla voluptale démit timus, dit le latin

Malherbe, ii 36

ARGu.'>rEiirT. — I. Les sages honorent davantage les rois et les magistrats que ne font les courtisans, l'ambition desquels n'a point de mesures. — II. Les sages sont plus obligés aux rois du bien de la paix que le reste des hommes. — III. L'homme de bien est semblable à Dieu. — IV. Par quel moyen on peut devenir homme de bien.

I. C'est une opinion mal fondée à mon avis, de penser que la philosophie rende ceux qui la suivent réfractaires, et contempteurs des rois et des princes, et généralement de tous ceux qui sont au gouvernement de l'Etat. Au contraire, je n'en trouve point qui les respecte davantage, comme certainement ils en ont beaucoup d'occasion; car à qui est-ce que les magistrats font plus de bien, qu'à ceux qui * , par leur sage administration , ils donnent moyen de vivre en repos et, sous la tranquillité publique, continuer la résolution qu'ils avoient prise de s'employer à la vertu? Ne doit-on pas croire qu'ils honorent, comme leurs propres pères, ceux qui leur sont cause d'un si grand bien , et pour le moins plus que ne font ces esprits brouillés à qui leurs maîtres ne sauroient tant faire de bien qu'ils ne croient leur en être dû de reste, et qu'en leurs comptes la mise ne soit toujours plus grande que la recette? Une libéralité n'est pas sitôt en leurs mains qu'ils n'en attendent une autre, comme si le manger leur faisoit venir la faim. Or il est impossible que celui se

I. C'est le texte de ifiSg; il faut sans doute lire à qui. L'édition de 1645 a la leçon toute différente, que voici : a qu'à ceux qui, par leur sage administration, treuvent moyen, etc. )j

souvienne de ce qu'il a reçu, qui se prépare encore à recevoir. Le plus grand mal qui soit en la cupidité, c'est l'ingratitude. Ajoutez à cela, pour une règle qui n'a point d'exception, que ceux qui sont du monde et de la cour regardent toujours ceux qui sont plus, et jamais ceux qui sont moins. Un qui les précède les gène plus qu'un nombre infini qu'ils précèdent ne les réjouit. C'est le vice ordinaire de toute ambition de ne regarder jamais derrière soi; et non-seulement de l'ambition, mais de toutes cupidités, parce qu'elles commencent toujours par la fin. Mais quand un esprit pur et net a laissé le monde, la cour et les affaires , pour s'adonner à de plus dignes occupations, il ne faut point douter que de bon cœur il n'aime ceux par qui ses méditations sont hors de trouble et de tumulte; et qu'en cette affection il n'ait' plus de gloire que nulle autre, parce qu'il est seul qui reconnoît des personnes qui ne le pensent point avoir obligé. Ceux qui par leur instruction l'ont rendu capable de la vertu; et ceux qui sous leur sauvegarde lui donnent moyen d'en faire les exercices, lui sont en un même rang. Il les révère également. Oui, mais il y en a d'autres qui l'ont en leur protection^. — Qui vous dit le contraire?

II. Mais entre plusieurs qui par une même faveur de temps et de vent sont arrivés au port, les plus obligés à Neptune sont ceux qui ont chargé des choses les plus

I. Nous avons suivi le texte de l'édition de 164^; celles de ifiSg et 1648 donnent par erreur il n'est pour U n'ait. A la ligne suivante, il faut sans doute, au lieu de nitlic, qui n'a point ici de sens, lire nul. La leçon des manuscrits de Sénèque est : Solumque illis grainitum ttstimonitim reddit, et niagnam rem iiescicntibas d btt; mais .Aluret avait substitué soins à solnm, et les éditeurs venus après lui avaient adopté cette correction.

a. Encore une phrase qui n'a point de sens : il faut évidemment substituer c qui sont d ou a qu'ils ont » à a qui l'ont, -n T'erum alios (juoque, dit Sénèque, rex virïhus suis prntegit .

précieuses : un marchand plus qu'un passager, et entre les marchands, ceux qui ont de For et de l'ambre ou de la coussenille% plus que les autres, qui n'ont que je ne sais quelles friperies dans le vaisseau, plus propres pour sa bourre que pour autre chose. Ainsi, bien que ce bénéfice de paix soit universel, si est-ce qu'il semble toucher aucunement de plus près ceux qui s'en servent à des choses de plus de profit. Ceux qui suivent les grands ont bien souvent plus d' affaires, et les espi-ils plus traversés en la paix qu'en la guerre. Pensez-vous que ceux qui ne se servent du repos de la paix que pour être en des festins avec des femmes, et pratiquer une infinité de ces vices d'où il est impossible de les tirer autrement qu'en faisant recommencer la guerre, lui soient aussi obligés comme ceux qui l'emploient en la seule école de vivre bien? sinon que peut-être vous estimez le sage si déraisonnable, que pource que la paix est une chose commune, il ne veuille pas qu'il lui en coûte rien en particulier. Je sais bien que le soleil et la lune n'éclairent pas pour moi seul, et cependant je ne laisse pas de leur avoir de l'obligation. J'en ai aussi de même aux saisons de l'année et à Dieu qui les tempère. Et néanmoins je ne suis pas si présomptueux de croire que ce soit en ma faveur que leur règlement ait été fait. L'avarice malavisée des hommes a fait cette différence de posséder et d'être propriétaire, parce qu'elle ne pense rien avoir que ce qui est à elle en particulier. Le sage au contraire n'estime rien si bien à soi que les choses où le reste des hommes participe avec lui ; comme de fait ce qui les rend communes, c'est le droit que chacun a de s'en servir. \ous ne sauriez avoir si petite part d'une chose , que cela ne la vous rende commune ; mais

I. Conssenille (cosienille, i645), cochenille. H v a simplement dans le texte : qui adores ac purpuras et aura pensanda portabat.

ces biens qui sont grands, et qui véritablement se peuvent appeler biens, ne se partagent pas de cette façon. Chacun n'en emporte pas sa pièce; ils sont possédés tous entiers. En un don qui se fait, on prend ce qui est ordonné par tête ; en une distribution de viande et en telles autres choses qui se prennent avec la main, tout en va par morceaux. Mais ces biens indivisibles, la paix et la liberté, tous entiers appartiennent à un particulier, aussi bien qu'au général. C'est pourquoi le sage considère qui est celui par qui il en a la jouissance, par qui il n'oit point d'alarmes, par qui il n'est point appelé ni aux guets, ni aux gardes, ni cotisé pour les impositions que les nécessités de la guerre font mettre sus, et reconnoît que ces commodités lui viennent de ceux qui ont le gouvernement entre leurs mains. Une des premières et principales leçons de la philosophie, c'est de connoître bien ce qu'on doit et le bien payer. Or quelquefois pour être quitte, il suffit de l'avouer. Le sage donc avouera qu'il a beaucoup d'obligation à ceux qui, par leur administration et sage conduite, lui font avoir ce profond repos et de quoi pouvoir, sans divertissement aux occupations publiques, employer son temps à sa discrétion.

O Mélibée, etc. '.

IIJ. Si Tityre a une si grande ol)ligation à celui qui l'a

I. Malherbe a pris Ici d'assez grandes licences avec le texte de Sénèque et les citations de Virgile [Églogue I, v. fi, 7, 9, 10). Voici le latin :

« O Melibœe, Deus nobis hœc otia fecit!

« Namque eril ille mihi scmpcr Deus. » Si illa quoque otia multiim auctori suo debent, quorum inunus hoc maximum est :

« Ille meas erraro boves, ut ceruis, et ipsum

« Ludere quae vellem calamo peimisit agresti; n quanti sestimauius boc otiuni quod intcr Deosagitur, quodDeos facit ?

mis en un repos où tout ce quil a de commodité c'est que ses bœufs ont de T herbe et qu'il peut sonner du chalumeau quand il lui plaît, quelle devons-nous avoir* à ceu.x qui nous en donnent un^ où nous ne sommes pas tant compagnons des Dieux, comme Dieux mêmes? Je le vous dis à bon escient, Lucilius, il n y a point de plus court chemin pour aller au ciel que celui que je vous montre. Sextius disoit ordinairement que Jupiter n'étoit pas davantage qu'un homme de bien. Jupiter a bien plus de quoi bailler aux hommes ; mais de deux hommes de bien, le plus riche n'est pas le meilleur, non plus que, de deux pilotes qui sont aussi bons l'un que l'autre, vous ne direz pas que celui soit le plus suffisant, qui a le plus grand et le plus beau vaisseau. Qu'est-ce qu'a Jupiter plus que l'homme de bien? Si vous me dites que sa bonté dure plus longtemps , je vous réponds que le sage ne s'estime pas moins pource que sa vertu ne fait pas tant de chemin : comme de deux sages, celui qui meurt en une vieillesse décrépite n'est point plus heureux que celui de qui la vie se termine en peu de temps. Dieu tout de même passe bien le sage en nombre d'années, mais il ne le passe pas en félicité. La vertu ne se mesure pas à l'aune; la plus longue n'est pas la meilleure. Je vous avoue qiie tout est à Jupiter, mais il en baille la jouissance aux autres. Toute la commodité qu'il en tire, c'est qu'il est cause que d'autres en tirent de la commodité. Le sage est aussi content de voir les richesses possédées par les autres, et en fait aussi peu de cas que Jupiter. Encore il a cet avantage que ce que ^ Jupiter ne les désire point, c'est parce qu'il n'en peut user, et lui au contraire en

1. Dans l'édition de 164^ • <' quelle la devons-nous avoir. »

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