LIVRE IL CHAPITRE XXXIII
à le servir, non pour fournir le payement d'une dette à demi payée, mais comme un accessoire après avoir acquitté le principal. Phidias fait une statue. Ce n'est pas tout un que le fruit de l'art et le fruit de la besogne. Le fruit de l'art est d'avoir fait ce qu'il a voulu faire ■, le fruit de la besogne est de l'avoir fait avec fruit. Son ouvrage est fait, bien qu'il ne soit pas encore vendu*. Il a trois payements de sa besogne. Le premier est la satisfaction de lui-même , qu'il a touché dès qu'il a eu donné le dernier coup de ciseau; le second, delà réputation; et le troisième, du profit qu'il aura d'en gratifier quelqu'un, ou de la vendre , ou d'en tirer quelqu'autre commodité. Ainsi d'un bienfait, le premier fruit c'est celui de la conscience, qui est perçu quand le plaisir est arrivé où nous avions envie de le porter; le second est de la réputation; et le troisième des choses que nous pouvons faire les uns pour les autres. C'est pourquoi quand j'ai reçu de bon cœur un plaisir, je puis dire que la reconnoissance en est faite. Ce qui reste à faire, c'est la récompense. Le bienfait a été payé en le recevant; ce qui est hors du bienfait est dû.
XXXIV. Quoi donc? celui se peut-il être acquitté qui n'a rien fait? Il a beaucoup fait : il a baillé cœur pour cœur, comme l'amitié commande, également. Et puis il y a différence de payer un plaisir ou rendre de l'argent prêté. N'attendez pas que je vous fasse un payement visible. La chose est du commerce des esprits. Ceci d'abord est paradoxe; mais si vous avez patience de m'écouter, et que vous considériez qu'il est plus de choses que de paroles, vous changerez d'opinion. 11 y a une infinité de choses que par faute de noms propres il faut nommer de noms empruntés. Nous disons le pied d'un homme, d'un
I. Cette phrase, domii'e par les éditions de ifi'ii et de i635 , manque dans l'édition de i(i3o.
lit, d'un voile, d'un vers; nous disons un chien de terre, un chien de mer, et donnons encore le même nom à un astre , pouice que nous n'avons pas de noms assez pour en donner à toutes choses, mais en empruntons quand nous en avons besoin. La valeur est une vertu qui généreusement se hasarde où le péiil est juste, ou bien une adresse de repousser les dangers, s'en défendre et les rechercher. Toutefois nous appelons vaillant un gladiateur, et baillons le même nom à un maraud de valet qui sans jugement se précipite à la mort. L'épargne est une science de ne rien dépendre mal à propos, ou une industrie de ménager son bien ; et cependant nous disons d'un homme qui épargne beaucoup, que c'est une âme basse et resserrée; non qu'il n'y ait de la différence entre le défaut et la médiocrité, mais la faute de paroles a fait qu'à l'un et l'autre nous donnons le nom d'épargnant, et appelons vaillant celui qui sans jugement se précipite en toute sorte de périls , aussi bien que celui qui sait judicieusement ne faire point de cas des choses fortuites. Cette même pauvreté de langage nous fait indifféremment appeler bienfait faction de faire du bien , et la chose qui est donnée en cette action, connne de l'argent , une maison, une robe. L'un et l'autre ont un môme nom de bienfait, mais la signification en est bien différente.
XXXV. Prenez donc garde à ce que je vous dis , et je m'assure que vous m'accorderez qu'il est véritable. Ce bienfait qui est l'action de faire du bien , est reconnu quand nous le recevons avec l'afFection qu'il faut. Cet autre qui consiste en la chose donnée , nous ne l'avons pas encore rendu, nous en avons la volonté. Le cœur a payé le cœur ; la chose reste à payer, il lui en faut bailler une semblable. Et pour ce , quand nous disons qu'un bien reçu de bon cœur est reconnu, nous ne l'exemptons pas pourtant de rendre quelque chose de semblable à ce qu'il