I. Développer, dégager
informer de mes affaires jusques à cette particularité, qu'il y a cinq jours que je vais à l'école et que depuis huit jours j'écoute disputer un philosophe. Vous me direz que j'en suis d'âge; mais pourquoi non? Quelle folie plus grande saurions-nous faire, que de ne vouloir point apprendre, pource que nous avons été longtemps sans avoir appris ? A quoi voulez-vous donc que je m'occupe ? Que je monte à cheval, et que je fasse le jeune homme? S'il n'y a rien qui fasse plus de honte à ma vieillesse que cela, je ne suis point mal. C'est une école où les hommes font bien d'aller, en quelque âge qu'ils soient.
I. Il y faut envieillir, et y courir aussi vite que si nous avions encore nos jambes de jeunesse^. Quelque vieil que je sois, je ne laisserai point d'aller au théâtre, je me ferai porter au cirque, il ne s'y fera combat de gladiateur que je ne voie; et je penseiai me faire tort. d'aller ouïr un philosophe ! Tant que nous ignorons, il faut apprendre, ou pour dire encore mieux, tandis que nous vivons. Et n'y a science où cela se doive plutôt pratiquer qu'en cetteci. Tant que vous vivez, il faut apprendre comme il faut vivre; et toutefois en l'école même où je vais pour apprendre, il y a moyen d'apprendre quelque chose de moi. Si je n'enseigne autre chose, pour le moins j'enseigne qu'un homme pour être vieil ne doit point laisser d'étudier. Au demeurant, je ne vais jamais en cette école, que la folie des hommes ne me fasse honte.
II. Vous savez que pour aller chez Métronacte, il faut passer par-dessus le théâtre des Napolitains : il est si plein de monde, qu'il n'y a moyen de s'y tourner. Et si vous me demandez ce qu'ils y font, ils écoutent des joueurs de cornemuse, et disent leur avis de celui qui leur semble le
I. Malherbe a traduit la leçon des manuscrits : In hoc senescamns, et ut juvenes iefjuamur.
meilleur. Il y a là aussi un joueur de flûte gTec et un trompette, qui ont une presse infinie. Et en un lieu où Ton montre à se faire homme de bien, c'est une solitude plutôt qu'autre chose. Si quelques-uns v vont, il semble que ce soit faute d'occupation ; on les appelle des niais et des gens qui ne sont bons à rien. Or je prends bien en gré d'être moqué de cette façon. 11 faut laisser parler les ignorants et mépriser leur mépris, quand il est question de se faire vertueux. Contmuez, Lucilius ; et vous dépêchez, afin que comme moi vous ne sovez contraint d'aller à l'école quand vous serez vieil. Toutefois vous avez encore une occasion de vous hâter, qui vous y oblige davantage : c'est que vous entreprenez une chose, qu'à grand'peine pourrez- vous savoir parfaitement, quelque longue vieillesse que vous avez ; vous n v pouvez profiter qu'autant que vous y travaillerez.
m. jNuI ne se fait sage par accident. Les biens, les honneurs, les états, sont choses que la fortune donne quand il lui plaît, sans qu'on s'en couche plus tard ni lève plus matin; mais pour être vertueux, il faut travailler à bon escient. [1 est vrai qu'il n'y a pas occasion de plaindre sa peine en une chose où tout ce qu'il y a de bien au monde ne vaut pas la récompense; car il n'v a point d'autre bien que ce qui est honnête. Les choses que nous aimons pour la vanité, ne sont point biens véritables : la possession n'en est jamais assurée. IMais puisque sur ce point je ne vous ai pas contenté par ma précédente, et qu'il vous semble que j'ai plutôt loué que prouvé cette proposition , je me remettrai sur le même discours, et en peu de paroles comprendrai ce que j'en ai dit.
n . Toutes choses ont en elles quelque bien particulier, pour lequel elles sont estimées. On loue une vigne, pour être de bon rapport ; un vin, pour avoir le goût bon ;
un cerf, pour être vite; une bête de chemin', pour avoir Téchine ferme. On fait cas d'un chien, s'il a bon nez pour quêter, bonnes jambes pour suivre la bête, et bon cœur pour l'attaquer. Pour juger qui est le bien d'une chose, il faut regarder à quoi elle est née, et pourquoi on en fait cas. Qu'est-ce qui est le meilleur en l'homme? La raison; car par elle il s'éloigne des autres animaux, et s'approche des Dieux. Il s'ensuit donc que la raison est le propre bien de l'homme : ses autres qualités lui sont communes avec les bêtes. Est-il fort, aussi sont les lions; est-il beau, aussi sont les paons; est-il vite, aussi sont les chevaux. Je pourrois bien dire qu'ils le passent , mais il me suffit d'avoir dit qu'ils l'égalent. Je ne cherche point ce qu'il a de plus grand, mais ce qu'il a qui se puisse dire sien. Il a un corps, aussi ont les arbres ; il a mouvement de lui-même, aussi ont les vers ; il a une voix , les chiens en ont une bien plus claire, les aigles une bien plus aiguë, les taureaux une bien plus forte, et les rossignols une bien plus douce et bien plus souple à toute sorte de tons. Qu'est-ce que l'homme a qui lui soit propre? la raison, en la consommation de laquelle consiste aussi la consommation de sa félicité. Si donc comme une chose est arrivée à la perfection de ce qui est proprement son bien, elle se peut dire louable et parvenue au but que nature s'est proposé en la faisant : parce que la raison est le bien de l'homme, i! est louable quand il l'a conduite à sa perfection. Cette raison parfaite est ce que j'appelle quelquefois vertu, e! quelquefois ce qui est honnête. 11 n'y a donc autre bien en l'homme que le bien qui est propre à l'honinie seul; car à cette heure il n'est pas question do ce qui est bien, mais de ce qui est le bien de l'homme. Si l'homme n'a
I. Une bête de chemin, une héte de trait ou de somme; eu l.tlio jumentum.
point d'autre liien que la raison, et si c'est sa gloire de l'avoir et sa honte de ne l'avoir point, il s'ensuit que la raison est son seul et propre bien. Vous ne doutez pas que ce ne soit son bien , mais vous n'êtes pas bien assuré qu'il n'en ait point d'autre. Si vous voyez un homme vicieux, qui soit bien sain, bien riche, bien suivi, bien noble, quelques autres qualités qu'il ait, vous direz que c'est un homme qui ne vaut rien. Au contraire, qu'il soit le premier de sa race et n'ait pas le liard* en sa bourse, ni pas un valet après lui, mais que dépourvu de toutes choses il soit pourvu de prud'homie, je pense que vous ne laisserez pas de l'avoir en bonne opinion. L'hoimne n'a donc autre bien qu'un seul : l'ayant, quelque autre chose qu'il n'ait point, il est estimable. Ne l'ayant point, quoi qu'il ait, il ne mérite point qu'on en fasse cas. Il faut juger des hommes comme des choses. On ne dit point qu'un vaisseau soit bon, pour être peint de riches couleurs, pour avoir l'éperon d'or ou d'argent et la poupe marquetée d'ivoire, ni pour avoir une charge qui se compare du prix^ aux richesses d'un roi; mais pour être fort, ferme, bien joint, bon à la voile et bien aisé à gouverner. Vous ne dites point qu'une épée soit bonne, qui a des gardes dorées et un fourreau couvert de pierrerie ' ; mais qui tranche et perce si bien qu'il n'y a jaque'' de maille assez fort pour l'arrêter. On ne s'informe point comme une règle est belle, mais comme elle est droite. Toutes choses ont du mérite, selon qu'elles font bien à l'usage pour lequel nous les avons. 11 n'importe donc point à un homme combien il laboure d'arpents de terre,
r. a Un liard. » (Édition de ifi.îS.)
2. Du prix, c'est-à-dire : par le prix. Dans l'édition de i(S45 on a substitué du tout à du prix.