‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 287 sur 332 · Sa vie, sa nourriture. — 4. Fendant, matamore · texte numérisé non relu

Sa vie, sa nourriture. — 4. Fendant, matamore

Si vous le voulez bien connoître, dites-lui qu'il ôte son diadème : c'est là-dessous qu'est le mal. Mais qu'ai-je affaire de parler des autres? Si vous voulez vous examiner, mettez votre argent à part, votre maison, vos états. Regardez-vous en l'intérieur. Mais vous ne prenez pas tant de peine, vous en croyez à ce que les autres vous en disent.

EPITRE LXXXl.

Argument. — I. Qu'il ne faut pas cesser de bieiifalre à cause des ingrats. — II. Comme il faut compenser une injure avec un plaisir. — TII. I^e sage est seul capable de reconnoître un bienfait.

I. Vous vous plaignez d'avoir rencontré un ingrat; si c'est le premier, vous êtes ou bien diligent, ou bien forluné. Il est vrai qu'en cet endroit tout ce que la diligence vous peut faire, c'est de vous rendre malicieux ; car c'est un inconvénient que vous ne pouvez éviter qu'en renonçant de faire jamais plaisir à personne. Ainsi de peur que les bienfaits ne se perdent chez un autre, vous les laisserez perdre chez vous. Le danger de n'être point remercié ne vaut pas la vilenie de ne donner point. Pour une fois que vous n'avez point bien recueilli, vous ne laissez pas de semer. Il vient à la fin une bonne année qui récompense les mauvaises. Le contentement de la reconnoissance en un homme vaut bien le hasard d'y trouver de l'ingratitude. En matière de bienfaits, il n'y a si bon archer qui ne faille quelquefois le blanc. Mais il n'importe combien mettre de coups dehors, pourvu qu'on en mette un dedans. On se rembarque après un naufrage. Pour un qui fait

cession*, un usurier ne laisse pas de prêter. Il ne faudroit plus parler de rien faire, s'il falloit quitter les choses aussitôt qu elles ne succèdent pas. Je trouve au contraire que cette mauvaise rencontre vous doit faire opiniâtrer à donner. Les choses qui ont de l'incertitude en leur événement, pour réussir à la fin doivent être tentées beaucoup de fois. Mais ce sont choses dont j'ai fait des traités particuliers, où je pense en avoir assez discouru.

II. Ce sera bien le plus expédient d'éclaircir une question que je ne trouve point avoir été jamais bien décidée, si recevant quelque offense d'un qui autrefois m'avoit fait plaisir, je suis quitte de l'obligation que je lui avois. Ajoutez-y, si vous voulez, qu'il m'ait plus fait de mal qu'il ne m'avoit fait de bien auparavant. Si vous prenez un juge rigoureux, il vous dira qu'il faut compenser, et que si l'offense est de quelque chose plus grande que le plaisir, pour l'amour de la courtoisie vous devez oublier ce qu'il y a de mal plus que de bien. L'ofTense est la plus grande, il est vrai, mais le plaisir a été le premier : cette considération vaut bien quelque chose. Or à cette heure, de dire qu'il faut prendre garde comme il vous a fait plaisir volontairement, ou combien il a eu de regret de vous offenser*, ce sont choses trop claires pour vous en avertir, parce que chacun sait bien qu'autant aux bienfaits comme aux offenses, il faut prendre garde à l'affection ; car il en est qui voudront bien ne faire point de plaisir, mais ils ont honte, ou bien ils sont las d'être importunés, ou ils ont quelque dessein de recevoir plus qu'ils ne donnent. Les choses sont dues, comme elles sont baillées. La volonté se considère plus que le présent. Mais

1. C'est-à-dire : pour un débiteur qui, ne pouvant payer, fait cession de ses biens.

2. Dans l'édition de ifi45 : « comme il vous a fait plaisir, si volontairement, ou combien il a eu de regret, etc. »

ÉPÎTRE LXXXL 6^3

posons le cas qu'il n'y ait moyen déjuger de l'intention : ce qu'il a fait pour vous est plaisir, ce qu'il a fait contre vous est injure. Un homme de bien, pour se tromper soimême, fait un compte faux : il met au bienfait plus qu'il n'y a, et moins à l'injure. Un autre juge plus gracieux, comme je serois, dira que vous devez oublier l'injure et vous souvenir du bienfait. Certainement la justice veut qu'on rende à chacun ce qui est sien : le gré* au bienfait, et la revanche à l'injure, ou la mauvaise grâce pour le moins. Mais cela s'entend quand vous avez reçu le bienfait de l'un, et l'injure de l'autre; car puisque recevant injure d'une personne qui ne vous avoit jamais fait plaisir, vous ferez bien de lui pardonner, si celui qui vous offense vous avoit autrefois fait plaisir, il est certain qu'il mérite quelque chose plus que le pardon . Je ne mets point l'obliger et l'offenser tout en un rang : j'estime un bienfait plus qu'une injure. Tout le monde ne sait pas reconnoître un bienfait. Un étourdi se pourra bien revancher, et surtout à la nouveauté qu'on lui aura fait plaisir^. Mais pource qu'il ne sait pas le prix des choses, il ne peut pas aussi juger la grandeur de son obligation. C'est pourquoi, quelque bonne volonté qu'il ait, ou il ne rendra pas autant qu'il doit, ou bien il ne le rendra ni au temps ni au lieu qu'il le doit, et peut-être le jettera dédaigneusement, au lieu de le rapporter.

m. Le sage qui sait taxer les choses ce qu'elles valent, y procédera d'autre façon. Il considérera combien le plaisir est grand, qui est celui qui le lui a fait, quand, où, et comment. Et pour ce nous disons qu'il n'y a personne que le sage, capable de la reconnoissance d'un plaisir, ni aussi capable de le faire que lui. Ce lui est un contente-

Page 1