Le {(ré, la gratitude
2. v4 /« nouveauté, etc., c'est-à-flirp : quand le bienfait sera récent.
6a4 LES ÉPÎTRES DF SÉNÈQUR.
ment de donner, comme aux autres de prendre. Je sais que quelqu'un mettra cette opinion au nombre de celles que les Grecs appellent paradoxes, et dira que puisque personne ne sait reconnoître un plaisir que le sage, par la même raison personne ne pourra ni rendre une somme prêtée ni payer une chose achetée que lui. Ne pensez pas que ceci soit une doctrine particulière aux Stoïques. Epicure en dit de même : au moins est-il bien certain que Métrodore dit qu'il n'y a que le sage qui puisse reconnoître un bienfait. Et puis il fait lui-même de l'étonné, quand il nous oit dire qu'il n'y a que le sage capable d'amour et d'amitié. Or, comme si la reconnoissance d'un bienfait n'étoit pas un acte d'amour et d'amitié et commun encore à plus de gens que n'est la vraie amitié, il s'émerveille tout de même quand nous disons que la foi ne se trouve qu'en l'homme sage; comme si lui-même ne le disoit pas aussi bien que nous. Trouvez-vous que la foi puisse loger chez un ingrat? Ils feront donc bien de ne publier point, comme ils font, que nous nous vantons de choses qui sont au delà de toute créance, et d'apprendre que le vulgaire peut bien avoir les ombres et les simulacres de la vertu, mais que la vertu même ne se trouve en autre part que chez le sage. Autre que le sage ne sait se revancher d'un bienfait. Les autres le savent aucunement : mais ils font assez, quand ils se revanchent comme ils peuvent, et qu'ils montrent qu'ils ont plutôt faute de science que de volonté. C'est chose de quoi on ne sauroit faire leçon, que de vouloir : cela ne s'apprend point. Le sage en soi-même fera comparaison de toutes choses ; car le lieu, le temps et les occasions font bien souvent différer ce qui semble être semblable. Vous pourrez prêter cinquante écus à un homme si à propos, que vous l'obligerez plus que si une autre fois vous lui donniez tout votre bien. Secourir, c'est autre chose que donner. Tlne libéra-
lité qui accommode un homme ne l'oblige pas comme une qui lui sauve la vie. Un présent sera quelquefois petit, que la conséquence en sera grande. Or quelle différence pensez-vous qu'il y a si un homme a pris ce qu'il vous a prêté dans son buffet, ou s'il l'est allé quérir dans la bourse d'un ami? Mais sans retourner à des choses que nous avons assez épluchées, concluons qu'un homme de bien, quand il sera question de faire comparaison d'un bienfait et d'une injure, jugera ce qu'il estimera plus équitable; mais s'il y a de la doute, il penchera du côté du bienfait. Or en telles choses la considération de la personne est quelquefois de grande importance. Vous m'avez fait plaisir en la personne de mon valet, et m'avez fait injure en celle de mon père. Vous avez sauvé la vie à mon fils , mais vous m'avez fait perdre mon père. Il balance de cette façon toutes les autres choses; et où l'intérêt sera petit, il le dissimulera ; où il sera grand, il le quittera % s'il le peut faire en bonne conscience, c'est-àdire si l'injure ne touche à autre qu'à lui. Somme toute, il ne sera point difficile au change : s'il y a perte, il la prendra sur lui. 11 s'efforcera de rendre le bien pour le mal; et quoi que la passion lui persuade, il prendia ce parti plutôt que nul autre. C'est un abus d'être plus joyeux en recevant un bienfait, qu'en le rendant. Comme le payer est plus agréable que l'emprunter, par la même raison nous devons être plus aises de rendre une courtoisie que de la recevoir. Les ingrats, entre beaucoup de fausses opinions, ont encore cette - ci , que quand ils payent un créancier, ils lui baillent toujours quelque chose outre la somme principale. Et cependant ils seroient marris qu'un plaisir qu'ils ont reçu portât profit à celui qui le leur a fait. Il y échet aussi bien de l'intérêt