Il y a dans le latin : Prœbebo, lia vivant
de la vertu. Une barre de fer, qui n'est de soi ni froide ni chaude, dans un fourneau s'échauffe, et replongée dans l'eau se refroidit. La mort est honnête, par l'entremise de ce qui est honnête, c'est-à-dire de la vertu et d'une âme qui dédaigne tout ce que la fortune lui peut donner. Mais encore ces choses que vous appelez indifférentes ne sont pas du tout semblables; car il n'est pas indifférent de mourir ou bien ou mal, comme il est indifférent que vos cheveux soient ou bien ou mal coupés. Quoique la mort ne soit pas mauvaise, si est-ce qu'elle en a l'apparence.
IV. Nous avons tous un amour de nous-mêmes, et une volonté de nous conserver gravée en l'âme, qui nous fait frémir aussitôt : l'amour et la conservation de la vie est une affection que la nature nous a si profondément gravée en l'âme qu'il est impossible d'en imaginer la dissolution et ne trembler point. Nous ne pouvons, sans nous fâcher, être privés de tant de commodités que nous avons. Nous connoissons les lieux où nous sommes, et ne savons comme sont faits ceux où nous devons aller. Cette ignorance nous y figure des choses épouvantables; et puis les ténèbres où nous crovons que la mort nous doit mener, nous sont effroyables naturellement : tellement qu'encore que la mort soit indifférente, elle n'est pas pourtant au nombre des choses qu'il est si facile de mépriser. Il faut une longue accoutumance, pour assurer l'esprit et faire qu'il ne bondisse point quand il en approchera. Il n'est rien plus aisé que de dire qu'il faut mépriser la mort, ni rien plus malaisé que de le faire. C'est une hardiesse qui n'est pas bien commune à toutes gens : les impressions que nous en avons de longue main ont trop pris de pied. Tous les beaux esprits ont presque fait à l'envi l'un de l'autre, à qui nous la dépeindra plus hideuse, et qui en fera le plus de peur. Ils nous ont dit
que l'enfer est une prison , où la nuit est perpétuelle et de qui le poi lier,
Sur des os mi-mangés, etc.'.
Mais quand on nous auroit fait toucher au doigt que tout cela ne sont que contes faits à plaisir, et que les morts n'ont rien à craindre qui leur fasse mal, nous n'en sommes pas pour cela plus en repos. Nous avons autant de peur de n'être point, que d'être en enfer : tellement qu'ayant tant de choses à combattre, ne faut-il pas avouer que c'est l'acte le plus généreux et le plus brave que l'esprit de l'homme puisse faire, que de se résoudre à partir du monde sans y avoir regret? Or il n'y a point de moyen de lui mettre cette persuasion en la tête, qu'en lui faisant voir que la mort est indifférente, et susceptible d'une qualité bonne ou mauvaise selon qu'il sera capable d'en user ou bien ou mal. Il est impossible de croire qu'une chose soit mauvaise, et de s'en approcher de bon cœur. On n'y va jamais qu'un pas après l'autre. Or quelque l)e]le que soit une action , il faut pour être glorieuse qu'elle soit volontaire. La vertu ne fait jamais une chose, parce qu'elle est tenue de la faire, et si ce n'est pas tout, il faut que l'esprit tout entier y soit présent, et qu'il s'y bande, sans y contredire en quelque façon que ce soit. Mais quand nous nous résolvons à souffrir un mal, ou pour en ciaindre un pire ou pour jouir de quelque bien qui nous semble digne que pour y parvenir on passe par cette incommodité, cela ne se fait point que notre jugement ne se divise. Nous sommes poussés d'vme part, et
I . Sénèque a réuni ici ces deux vers de Virgile , qu'il a tirés de deux livres de l'iîwe'/V/e (VIII, v. 297, et VI, v. 401) :
Ossa super recubans antro seinesa cruento, yEternum latrans exsangues territat umbras.
638 LES ÉPiTRES DE SÉNÈQUE.
retirés de Fautre : le désir nous propose le contentement et l'honneur, la peur nous montre les soupçons et la difficulté; de manière que nous ne savons à quel parti nous ranger. Où cette confusion est, il ne faut plus parler de gloire. La vertu va tout d'un branle et tout d'un accord à l'effet de ses résolutions, et ce qu'elle fait ne lui donne jamais d'alarme.
Ne cède point aux maux, mais te bande à l'encontre*.
Nous ne nous y banderons jamais, tant que nous penserons qu'U y ait du mal. Il faut que cette persuasion nous sorte de l'esprit : autrement nous n'y irons point comme il y faut aller. Nous ne ferons que toucher du bout du doigt ce qu'il faut empoigner à pleine main. LesStoïques trouvent l'argument de Zenon véritable et n'approuvent pas la réponse qu'on y fait; c'est aux dialecticiens d'en juger. Pour moi, je n'aime point toutes ces demandes artificieuses qui font confesser une chose qu'on ne croit pas, et serois d'avis que ces subtilités demeurassent en la poussière de l'école. La vérité veut des paroles plus simples, et pour la mort il en faut de plus fortes. Si je voulois m' amuser à l'éclaircissement de toutes leurs ambiguïtés, ce seroit plutôt pour persuader que pour tromper. S'il est question de parler à une armée en bataille, qui s'en va par le péril de sa vie racheter le repos de sa patrie et le salut de ses enfants , quel langage lui tiendrez-vous? Je veux que ce soient les Fabiens, qui sur leur famille seule attirent tout le péril d'une guerre générale, ou les trois cents Lacédémoniens, qui furent mis à garder le pas des Thermopyles, sans espérance ni de vaincre ni de fuir. Il faut que le lieu où ils sont soit leur sépulcre. Que leur alléguerez-vous, poui" les résoudre d'empêcher de leurs