‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 30 sur 332 · LIVRE III. CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

LIVRE III. CHAPITRE IL

fisante à nous acquitter. Qui peut faire une chose sans peine, sans dépense et sans crainte d'un mauvais succès, s'il ne la fait, il n'y a point de prétexte qui le puisse garantir. On ne sauroit mieux faire connoîtrc le peu de volonté que l'on a de se ressentir de quelque obligation, que de s'en détourner les veux, et ne la vouloir pas seulement regarder. (]omme les choses que l'on manie ordinairement ne sont point en danger de se couvrir ni de rouille ni de poussière, mais bien celles que nous tenons en quelque coin hors des lieux de notre conversation, ainsi jamais la mémoire ne laisse échapper ce qu'avec des imaginations continuelles nous sonnnes diligents à lui représenter. Si elle perd quelque chose, c'est pour n'avoir pas été souvent curieuse de la regaider.

III. Après cette cause d'ingratitude, il y en a d'autres; desquelles la première et la princq^ale est que nos convoitises, qui plus souvent s'occupent à souhaiter qu'à jouir, nous font jeter les yeux, non sur ce que nous avons, mais sur ce que nous desirons avoir, et non à ce qui est, mais à ce que nous voudrions qui fut. Nous n'estimons jamais ce qui est chez nous ; d'où vient que le désir des choses nouvelles nous dégoûtant de celles que nous avons de longue main, il nous dégoûte par conséquent de celui qui nous les a fait avoir. Autant de temps qu'une chose nous est agréable, autant nous aimons celui qui nous l'a donnée ; nous l'honorons, et pubHons partout que tout ce que nous avons de bien, nous l'avons de sa libéralité. Mais aussitôt que quelque autre chose nous a seml)lé belle, et que nous avons commencé d'y prétendre, c'est la coutume des hommes de ne se contenter jamais. Il ne se parle plus de cette obligation qui nous souhait être si précieuse, et que nous jurions de conserver éternellement. Nous ne prenons plus garde à ce qui nous a mis au-dessus des autres, mais à ce que nous voyons luire en la main de ceux

qui sont au-dessus de nous. Il est impossible que l'envie et la reconnoissance puissent compatir ensemble. L'une tient du hargneux et du mélancolique*, l'autre ne s'accompagne ordinairement que d'une belle humeur. Et puis la plupart des hommes ne se veut presque pas imagmer qu'il soit autre temps que celui qui passe à l'heure même. Il y en a peu qui regardent derrière eux. De là vient que 'comme nous sommes hors d'enfance, nous ne nous soucions plus, ni de nos précepteurs, ni de ce qu'ils ont fait pour nous. Nous en faisons de même de ceux qui nous ont servis en notre jeunesse, parce que nous ne prenons jamais la peine de nous la lamentevoir. Tout ce qui a été, nous le tenons, non pour passé, mais pour perdu. Et voilà comme notre mémoire se fait caduque , pource que nous lui dénions les sujets qui la dussent exercer, et ne nous attachons qu'à la seule considération de l'avenir.

IV. Il faut apporter ici le témoignage d'Epicure, qui se plaint ordinairement que nous sommes ingrats envers les choses passées, et qu'après qu'un bien que nous avons possédé n'est plus en notre puissance, au lieu de le mettre au rang de nos plus fermes et plus assurés contentements, comme chose qu'il ne nous est plus possible de perdre, nous en fuyons la mémoire, et sommes troublés aussitôt qu'il se présente quelque sujet qui nous convie à nous en ressouvenir. Le bien présent n'est pas encore solide, pource qu'il peut toujours recevoir quelque traverse. Le futur a de fincertitude. Le passé seul est hors de la jurisdiction de la fortune, et s'en peut faire état, comme de chose qui malgré tout ce qui sauroit arriver infailliblement sera nôtre tant que nous vivrons. Comme seroit-il donc possible que nous pussions nous arrêter au ressentiment des plaisirs qu'on nous a faits, puisque nous négligeons ainsi notre vie, et ne faisons que sauter par-dessus. La considération des choses préseiiles, et la mémoire des passées.

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