LIVRE III. CHAPITRE IV, i
nous rend capables de lecoanoissance. Qui donne beaucoup à r espérance ne réserve guère à la mémoire.
V. Gomme il est de certaines choses que depuis que nous les avons une fois sues nous les savons toute notre vie, et en est d'autres aussi qui s'oublient aussitôt qu'on discontinue d'y étudier, comme la géométrie, l'astrologie, et telles autres sciences, où pour leur subtdité la mémoire ne trouve pas bien de quoi s'attacher; aussi y a-t-il des bienfaits si grands et si bien marqués, que la mémoire ne s'en peut perdre, et en est d'autres aussi, qui sont monidres, mais en plus grand nombre, et faits à diverses fois, qui pource qu'ils ne sont pas maniés à toute heure, et qu'on ne se soucie pas d'en faire la revue comme l'on devroit, s'écoulent facilement. Oyez un peu les harangues de ceux qui demandent quelque plaisir. Il n'y en a pas un qui ne jure que la mort même ne lui en ôtera pas la mémoire ; l'éternité est trop courte pour limiter la servitude qu'ils promettent; la perte de la vie est trop peu de chose pour être le témoignage de leur affection ; et sont bien marris qu'il ne se trouve encore des submissions plus cérémonieuses et plus basses, pour s'engager avec plus d'humilité. A deux jours de là, ils commencent à tenir un autre langage; ces premières paroles leur puent, comme indignes d'un homme d'honneur; ils révoquent leurs promesses, et enfin par degrés arrivent à cette extrémité d'ingratitude qu'ils ne se souviennent du tout point qu'on leur ait fait aucun plaisir. Car celui qui oublie est tellement coupable d'ingratitude, que pour être innocent il suffit de n'oublier point.
VI. Il y en a qui demandent pourquoi une action si mal voulue de tout le monde ne reçoit point de punition, et s'il seroit point bon que cette loi, qui est ordinairement traitée aux écoles, et que chacun approuve, par laquelle il est permis de poursuivre les ingrats par les rigueurs de
la justice, fût mise entre les ordonnances politiques. Pourquoi non? puisque les villes mêmes s'entrefont des reproches, et se demandent en un siècle la revanche d'un plaisir fait en un autre. Nos prédécesseurs, de qui les déportements ont été si braves, n'ont jamais redemandé le leur qu'à leurs ennemis ; et en matière de bienfaits, comme ils étoient libéraux à les donner, ils étoient magnanmies à les prendre*. Il n'y a jamais eu nation que celle des Mèdes, qui ait donné action contre les ingrats : qui est un grand argument que ce n'est point chose qui se doive faire, puisqu 'ayant tous les peuples de la terre par un jugement universel consenti à la recherche de l'homicide, empoisonnement, parricide, sacrilège, et autres crimes qui sont punis partout, encore que selon les lois ils le soient diversement, cettui-ci toutefois, qui est plus ordinaire que nul autre, ne reçoit punition en lieu du monde, bien que généralement il soit condamné partout. Ce n'est pas que nous lui donnions arrêt d'absolution; mais pource qu'on a considéré que l'estimation d'une chose incertaine seroit malaisée, nous nous sommes contentés que la haine en fût le supplice, et qu'il demeurât au nombre des choses que nous laissons à la justice des Dieux pour les punir.
VII. Pour moi, je trouve beaucoup de raison de n'en faire point de loi. Premièrement, si vous permettez la demande d'un bienfait , comme d'une somme due , ou d'un louage de maison, vous ôtez ce qu'il y a de plus beau et plus spécieux au bienfaire , qui est de donner, sans se soucier de perdre, et remettre la chose que l'on donne entièrement à la volonté de celui qui la reçoit. S'il en faut aller devant le juge, ce n'est plus un
I . Prendre, qui se lit dans toutes les éditions, est certainement une faute ^omt perdre. Le texte latin est perdebant.