I. Le latin dit simplement : Omne vhiiim laxatur et prodit
6/j8 LES ÉPÎTRES DE SÉNÈQUE.
fendues par plusieurs armées, elle a fait ouverture; combien d'âmes impatientes d'obéissance elle a réduites à la servitude; et combien elle a dompté d'hommes que les armes bien à peine avoient osé menacer. Tant de chemins, tant de batailles, tant d'hivers, tant de difficultés de lieux et de saisons, tant de fleuves descendant de régions inconnues, et tant de mers, laissèrent revenir ce même Alexandre de qui je viens de parler, sain et sauf en sa maison ; et le seul excès de boire fut assez fort pour l'envoyer au tombeau. Quelle gloire est-ce à un homme de tenir beaucoup? Quand la palme de bien boire vous sera demeurée, quand tous vos compagnous réduits à dormir sous la table, ou à rentlre leurs gorges en quelque coin, refuseront* de vous y faire raison, quand de toute la compagnie d'un festin il ne demeurera que vous qui seul ne soit par terre, quand vous aurez emporté cette magnifique louange, que vous tiendrez plus de vin que pas un des autres : ne faut-il pas que vous confessiez que vous ne tenez pas encore tant qu'un tonneau? D'où pensez-vous que soit venue la ruine de M. Antoine, grand personnage au reste et un bel esprit, que de l'ivrognerie et de l'amour de Cléopatre, qui n'avoit pas moins de force que le vin? car fiit-ce autre chose que l'ivrognerie qui changea ses mœurs aux dissolutions étrangères, qui lui fit prendre les armes contre sa patrie, qui fortifia ses ennemis à son préjudice et rendit sa cruauté si démesurée qu'au milieu de son repas, où il étoit servi d'une magnificence royale, il se faisoit apporter les têtes et les mains des princqiaux de Rome, pour les reconnoître, comme s'il eût voulu boire du sang, après être enivré de vin ? Son ivrognerie seule étoit insupportable. Vous pouvez juger comme le devoit être ce qu'il faisoit, quand le vin
I. Toutes les éditions donnent refuseroient, au lieu de refuseront.
l'avoit surmonté. Vous ne voyez guère de gens aimer à boire, qui ne soient aussi cruels. Les esprits les plus nets se brouillent de boire trop, et gâtent leur bonne disposition. Il leur en prend comme aux yeux, que les longues maladies, pour les avoir tenus longtemps àTombre, ont tellement débilités, qu'ils ne peuvent supporter de voir luire le soleil; car étant ordmairement hors de soi par le moyen de l'ivresse, ils s'accoutument à des vices qu'ils ne peuvent quitter quand ils sont désenivrés. Dites-nous donc les bonnes raisons pourquoi le sage ne se doit point, enivrer; mais baillez-nous d'autres choses que des paroles. Faites-nous voir les inconvénients qui en arrivent; prouvez que ces choses que nous appelons voluptés ne sont que supplices, quand on ne leur donne point le règlement et la mesure qui leur appartient; car si vous me voulez persuader que le sage se pourra gorger de vin tout à son aise, sans se troubler, ni rien faire des désordres que font ordinairement ceux qui sont ivres, j'aimerois autant vous ouïr dire, qu'il pourroit prendre de la poison sans mourir, du jus de pavot sans dormir, et de l'ellébore sans rejeter tout ce qu'il auroit dans le corps. Si les pieds lui chancellent, si la langue lui bégaye, quel besoin est-il de soutenir qu'il soit ivre en partie, et en partie ne le soit point?
Argumeîst. — 1. Comme il faut profiter de la lecture. — II. Fuir . la cour et les biens de fortune.
.Je me fais ordinairement promener en une chaire*, et par cette agitation prends plaisir d'exciter aucunement