I. Voyez ci-dessus, p. 'iy'j, note
65o LES ÉPiTRES DE SÉNÈQUE.
ma paresse. Je trouve que ma santé en est meilleure et que mes études n'en empirent point. Pour ce qui est du profit de ma santé, vous le ^oyez : raflection des lettres m'a réduit à me négliger et me laisser appesantir, tellement que pour m exercer j'ai besoin du ministère d'autrui. Quant à mes études, je vous dirai comme elles n'en sont point incommodées. Je ne laisse point de lire; or j'estime que je nai rien de plus nécessaire que la lecture : premièrement, pour ne me confier trop de ma suffisance; secondement, pour après avoir vu les inventions des autres, en faire mon jugement, et inventer aussi quelque chose de mon côté : cela donne de la nourriture à l'esprit, et, non sans étude, le rafraîchit de cette lassitude que l'étude lui peut apporter. Xous nous gâterions, si nous voulions ou toujours écrire, ou toujours lire. L'un nous importuneroit et nous épuiseroit de matière, l'autre nous affoibliroit l'esprit et le dissoudroit. La meilleure est de les échanger par vicissitudes, et tempérer l'un par l'autre, en sorte que l'écriture fasse un corps de cette diversité que la lecture aura recueillie. Ils disent que nous devons faire comme les mouches à miel, qui volent de côté et d'autre, pour choisir les fleurs qui leur sont propres, et à leur retour disposent par ravons tout ce qu'elles ont apporté,
Li(jiie/itia niella^, etc.
Toutefois on ne demeure pas bien d'accord, si elles tirent des fleurs un certain suc, qui est miel aussitôt qu'il en est séparé, ou si par leur composition et par la propriété de leur haleine, elles convertissent ce qu'elles ont recueilli
I. Sénèque cite ici les deux vers suivants de Virgile (£fle'/V/e, liv. I, V. 433 et 433) :
Liquentia luella Stipant, et dulci distendunt nectare cellas.
ÉPÎTRE LXXXIV. 65i
en cette saveur; car il y en a quelques-uns qui tiennent qu'elles n'ont pas la dextérité de faire le miel, mais seulement de le cueillir; et qu'ainsi ne soit', ils disent qu'en Inde il se trouve du miel aux feuilles des cannes, soit qu'il vienne de la rosée, soit qu'il se concrée d'une humeur douce et onctueuse que les cannes mêmes produisent; et que nous avons des herbes qui ont la même vertu, mais non si apparente, et seulement connue^ de ces petites bêtes que la nature a députées à faire ce métier. Les autres ont opinion qu'elles ont une adresse de confire les tendrons des fleurs et des feuilles, et par leur disposition lui faire prendre cette qualité, non sans quelque espèce de levain , qui leur aide à confondre et incorporer toutes ces diversités. I. Mais pour ne me laisser emporter hors de mon propos, il nous faut faire comme les mouches à miel, et quand nous aurons lu beaucoup de choses, donner à chacune sa place à part, afin de les mieux conserver par cette distinction; et cela fait, avec le soin que nous y apporterons, confondre tellement toutes ces saveurs en une seule, qu'encore qu'on s'aperçoive que la matière soit d'un autre, on ne puisse nier que la façon ne soit à nous. C'est un artifice que la nature fait en nos corps, sans que nous y contribuions rien du nôtre. Tandis que nous avons la viande entière dans l'estomac, et que la chaleur ne l'a point encore altérée, ce n'est autre chose qu'un fardeau que nous portons; mais c'est notre sang et notre force, aussitôt qu'elle a cessé d'être ce qu'elle éloit. 11 en faut faire de même en ce qui nourrit les esprits. Tant que nous le laisserons en sa première forme, il sera toujours à ceux
I. C'est-à-dire : et pour preuve, et pour qu'on n'en doute pas, qu'on ne dise pas qu'il n'en est point ainsi.
3. C'est évidemment là le texte de Malherbe. Nous le rétablissons par conjecture. Toutes les éditions portent : « comme (nw lieu de : connues) de ces petites bêtes. »
chez qui nous l'aurons puisé; mais digérons-le et le haillons à notre entendement plutôt qu'à notre mémoire, pour nous le représenter quand nous en aurons besoin ; approuvons-le à bon escient; rendons-le nôtre, et faisons que plusieurs choses n'en soient qu'une, comme beaucoup de petites sommes assemblées n'en font qu'une grande. Cachons l'aide que nous avons eue, tellement qu'on ne l'aperçoive point, et ne faisons paroître que ce qui sera du nôtre. Que si par la continuation d'imiter quelqu'un que nous admirons^ particulièrement , nous en avons tii^é quelque conformité qui se manifeste en nos ouvrages , faisons que ce soit une ressemblance de fds, et non de pourtrait. Ln pourtrait est une chose morte. Et quoi donc? on ne saura pas de qui j'imiterai le langage, ni de qui je prendrai les sentences et la façon d'argumenter? Je tiens même qu'il y a si bien moyen de déguiser les choses, qu'on ne saura pas si c'est d'un grand homme que je les prends, ou de quelque autre de moindre mérite; car comme il prend quelque chose des uns ou des autres, il ne leur impiime pas sa marque, afin de les faire rapporter à cette unité ^ ?Se voyez-vous pas de combien de voix on compose une musique? El toutefois elles n'ont toutes ensemble qu'un son. L'une est haute, l'autre basse, l'autre moyenne; les femmes y entrent comme les hommes, on y mêle même des flûtes ; et cependant de toutes ces voix qui paroissent ensemble, il n'y en a pas une qui se puisse remarquer à part. Quand je parle de la musique, j'entends de celle qui fut connue des anciens philosophes. 11 ne se
1. Nous avons adopté la leçon de ifiSg et 1667. Les éditions antérieures donnent, par erreur : avouons (aduouons), pour admirons. Il y a en latin : quem admiratio tibi altitis fixerit.
2. Cette fin de phrase est peu intelligible dans la traduction de Malherbe; mais elle ne l'est guère jilus dans le texte latin, tel qu'on le lit dans les éditions antérieures à celle de Gronov, publiée en 1649.
fait aujourd'hui combat de gladiateurs où il n'y ait plus de chantres à sonner la charge qu'il n'y avoit anciennement de spectateurs en tout le théâtre. Quand ceux qui chantent ont bordé les chemins, que les trompettes ont environné le bas du théâtre, et qu'en haut la galerie est pleine de joueurs de flûte et de toutes sortes d'instruments, de toutes ces discordances il se fait un seul accord . Je veux qu'il en soit de même de notre esprit : qu'il amasse beaucoup de science, l^eaucoup de préceptes et beaucoup d'exemples de tous les siècles passés ; mais que tout cela se rapporte à une seule fin.
II. Demandez-vous comme il se pourra faire? Si nous demeurons continuellement bandés et résolus à ne rien faire que par le conseil de la raison. Elle vous dira, si vous la voulez croire : « Laissez ces vanités qui font courre le monde après elles; laissez ces richesses qui tiennent leurs possesseurs en appréhension perpétuelle, ou pour le moins qui ne leur donnent que de la charge et de l'imporlunité; laissez ces voluptés du corps et de l'esprit qui ne font qu'énerver et l'un et l'autre; laissez l'ambition, comme une chose bouffie, vaine, venteuse, sans bornes et aussi perplexe d'être suivie que précédée, et par ce moyen gênée de deux envies qui la pressent, l'une derrière et l'autre devant : vous pouvez juger comme un homme est misérable, qui est envieux et envié. Vous voyez ces maisons des grands, où la presse de ceux qui vont à leui- lever est si grande qu'il se faut quereller à la porte; vous n'y entrez point qu'avec beaucoup d'afTronts; mais ce n'est rien au prix de ceux que vous recevez, quand vous êtes dedans. Laissez-moi tous ces escaliers, et ces perrons' si magnifiquement suspendus. Vous courez for-
I. Bien que les éditions de l'ilg, iC^/^S et ïG.'\8 porteni pciions, il faut Wre perrons. En effet, le moi pcnons 'pennons), qu'on lui donne
tune de vous y rompre le col *, prenez plutôt votre chemin vers la sagesse. C'est là que vous aurez des biens qui véritablement seront g^rands , et dont la possession ne vous donnera point d'alarme. Toutes ces choses mondaines qu'on estime si relevées, n'ont du tout point de hauteur qu'en les regardant' auprès de celles qui sont les plus viles et les plus abjectes ; et toutefois on n'v monte que par des avenues bien roides et bien difficiles. Le chemin des honneurs est plein d'épines; mais si vous voulez monter à ce sommet d'où vous verrez toutes les grandeurs de la terre et de la fortune même au-dessous de vous, vous n'avez à passer qu'une campagne rase et le chemin le plus aisé que vous sauriez désirer. »
EPITRE LXXXY.
Argument. — I. Le sage est exempt de passion. — II. Les vices et les passions n'ont point de tempérament. — III. Il n'y a point de félicité imparfaite. — IV. La qualité, et non la grandeur, rend la vie heureuse. — V. Le sage ne craint point les dangers, mais les évite. — VI. Qu'est-ce que mal? — VIL Les adversités ne troublent point le sage.
Au discours que je vous faisois dernièrement, qu'il suffisoit de la vertu pour rendre une félicité parfaite, j'avois eu peur de vous donner trop de besogue, et m'estimois content de vous faire voir quelque échantillon de
le sens d'étendard ou d'écusson. ne traduit pas le latin et s'accorderait difllcilemeHt avec ce qui suit : «. Vous courez fortune de vous y rompre le col. » La phrase latine est : Prscteri istos gracias d'n'itum et magno aggestu suspensa i'est'ibula.