Voyez plus haut, p. 622, note
2. Sénèque cite ici les six vers suivants des Géorgiques (li\. I, V. 53-58), que Malherbe n'a pas traduits :
Et quid quœque ferat régie, et quid qu?eque recuset. Hic segetes, illic veniunt felicius uva;; Arborei fœtus alibi atque injussa virescunt Gramina. Nonne vides croceos ut Tmolus odores, India mittit ebur, molles sua tura Sabsei ? At (^liai\bes nudi ferruni
68o LES ÉPÎTRES DE SÉNÈQUE.
afin que, par le besoin que réciproquement nous aurions les uns des autres, le commerce nous fût nécessaire. Le souverain bien, comme les autres choses, a sa place, qui lui est particulièrement destinée : ce n'est ni parmi l'ivoire, ni parmi le fer. Voulez-vous savoir où c'est ? En l'esprit , qui s'il n'est pur et saint, n'est point capable de loger un Dieu.
V. Une chose mauvaise n'en produit point une bonne : l'avarice produit les richesses : les richesses ne sont donc point biens. Ils nient cette proposition, qu'un bien ne peut venir d'un mal •, car du larcin et du sacrilège il vient de l'argent ; et cependant le larcin et le sacrilège sont maux, en t;int qu'il en vient plus de mal que de bien; car si on y gagne quelque chose, c'est avec tant de frayeurs, d'anxiétés et de travaux de corps et d'esprit, que la peine en est plus grande que le plaisir. Ceux qui tiennent ce langage ne s'aperçoivent pas qu'en disant que le sacrilège, le larcin et l'adultère sont mauvais , pource qu'ils sont cause de beaucoup de mal , ils disent aussi qu'ils sont aucunement bons , pource qu'ils sont cause de quelque bien, qui est sans mentir une opinion plus monstrueuse que les monstres mêmes , et que toutefois nous nous laissons assez volontiers persuader. Combien en voyez-vous qui ne cèlent point leurs voleries ! Combien qui publient leurs adultères! car pour les petits sacrilèges, il s'en fait bien quelque recherche, mais les grands acquièrent des triomphes à ceux qui les font. Davantage, s'il demeure vrai que le sacrilège soit aucunement bon , il s'ensuit qu'en le faisant nous faisons une action louable et vertueuse, qui est une absurdité si éloignée de toute apparence , qu'il n'est point d'homme assez perdu pour la vouloir seulement imaginer. Il est donc impossible que de ce qui est mauvais il puisse rien sortir qui soit bon ; car si, comme ils disent, le sacrilège n'est mauvais qu'en tant
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qu'il apporte beaucoup de mal, en promettant à celui qui le fail qu'il n'en sera point en peine et l'assurant de toutes risques , il ne lui manquera rien qui ne soit entièrement bon*. Et néanmoins les méchants n'ont point de supplice plus rigoureux que la méchanceté même. Vous vous abusez, si vous pensez qu'ils ne soient punis que quand vous les voyez en prison ou sur l'échafaud. Ils le sont aussitôt qu'ils ont fait la faute , et le plus souvent même en la faisant. Disons donc que le bien ne vient non plus du mal qu'une figue d'un olivier : l'herbe répond à la graine. Ce qui est bon ne peut dégénérer. Comme ce qui est honnête ne vient point de ce qui est vilain, aussi ne fait ce qui est bon de ce qui est mauvais; car le bon et l'honnête sont une même chose. 11 y a quelques Stoïques qui y font cette réponse. Prenons le casque l'argent soit bon, de quelque part qu'il vienne : il ne s'ensuit pas que l'argent soit du sacrilège, encore qu'il soit pris du sacrilège. Vous le comprendrez mieux par ce que je vous vais dire. Il y a un trésor et une vipère en un même pot. Si vous en ôlez le trésor, encore qu'il y ait une vipère avec le trésor, ce n'est pas à dire que le pot me donne le trésor, à cause qu'il a une vipère ; mais avant un trésor et une vipère, il me donne le trésor. Ainsi le gam du sacrilège ne vient pas du crime qui s'y commet , mais du profit qui y est. Comme en ce pot la vipère est le mal, et non pas le trésor qui est avec la vipère , ainsi ce qui est de mauvais au sacrilège, c'est le crime, et non pas le profit. On réplique à cela, que ce ne sont pas choses semblables ; car quand je fouille dans le pot , je puis bien prendre le trésor et laisser la vipère; mais je ne puis sé-
I . Il faut saiis doute lire : a 11 ne lui manquera rien qu'il ne soil entièrement bon ; » c'est-à-dire il ne lui manquera rien pour être entièrement hon. En latin : e.r toto honiim erif.
parer le profit du sacrilège, et si je veux avoir lun, il faut que je fasse l'autre, parce que le profit est dans le sacrilège, et non pas auprès. Une chose bonne qu'on ne peut avoir qu'avec beaucoup de mal, n'est point bonne : or on ne peut avoir les richesses sans beaucoup de mal : les richesses ne sont donc point bonnes. Ils disent pour répondre à cet argument, que la proposition que nous faisons a deux significations : l'une, que pour avoir des richesses, il faut avoir beaucoup de mal : ce qui se peut aussi bien dire de la vertu ; car il arrivera quelquefois qu'un qui se sera mis sur la mer, pour aller étudier en quelque part, ou fera naufrage, ou sera pris par les corsaires.
VI. L'autre signification est, qu'une chose de qui l'acquisition nous coûte beaucoup de mal, ne se peut appeler bonne, d'où il ne s'ensuit pas que les voluptés ni les richesses soient causes de mal, ou si par les richesses il nous arrive du mal, il ne suifit pas de dire qu'elles ne soient point bonnes : il faut dire ouvertement qu'elles sont mauvaises. Or ceux qui les désestiment le plus se contentent de dire qu'elles ne sont point bonnes; mais au reste ils confessent qu'elles ne sont pas du tout inutiles, et les mettent même au nombre des choses qui accommodent notre vie : ce qui ne seroit pas, s'il étoit vrai que pour les avoir il fallût souffrir tant d'incommodités. Quelques-uns font encore cette réplique , que nous nous abusons d'accuser les richesses de nos incommodités. Elles ne font dommage à personne. Si nous avons du mal, il vient, ou de notre imprudence, ou de la malice d'autrui. Un couteau ne lue personne : il n'est que l'instrument du tueur. Il se peut bien faire qu'on vous fera du mal pour vos richesses, mais ce n'est pas à dire que vos richesses vous fassent mal. Pour moi, je trouve que Posidonius approche plus du but que nul autre, quand il dit que les
richesses sont causes du mal, non pas qu'elles nous en fassent, mais pource qu'elles donnent occasion de nous en faire ; car il y a une cause efficiente qui tout aussitôt nous fait dommage, et une autre précédente. Les richesses ont cette cause précédente : elles nous bouffissent le cœur, engendrent l'arrogance, attirent l'envie et nous aveuglent de telle façon, qu'encore que le bruit d'avoir de l'argent nous porte quelquefois du préjudice , néanmoins nous sommes bien aises de l'avoir. Or en ce que véritablement nous appelons bien, il n'y a que redire : il est pur •, il ne corrompt ni ne trouble point l'esprit : et s'il l'élargit et le relève, c'est sans le remplir de vent. Les biens nous donnent de l'assurance, les richesses de l'audace. Les biens nous donnent de la générosité , les richesses de l'insolence , qui n'est qu'une générosité contrefaite. Vous direz qu'à ce compte non-seulement les richesses ne sont point bonnes, mais elles sont mauvaises. Elles le seroieiit sans mentir, si de soi-même elles nous faisoient mal et qu'elles eussent la cause elFiciente que j'ai dit; mais elles ont la précédente, qui ne provoque pas seulement les esprits, mais les appelle par une apparence de bien , si coloré qu'il s'en trouve peu qui ne s'y laissent emporter. La vertu par même raison se pourra dire avoir la cause précédente de l'envie ; car il en est beaucoup qui sont enviés pour leur sagesse, ou pour leur justice ; mais la vertu n'a pas cette cause de soi-même ; et à bien considérer cette splendeur qu'on y voit reluire, au lieu de lui porter envie, il y auroit du sujet de se ravir de son mérite et de se passionner de son amour. Posidonius dit qu'il seroit d'avis d'argumenter de cette façon. Les choses qui ne donnent à l'âme grandeur, confidence ni sécurité, ne sont point biens : or la santé, les richesses et autres telles choses ne font rien de tout cela : ce ne peuvent donc être biens. 11 fait ce même argument encore plus tendu. Les choses qui ne donnent
à rame grandeur, confidence ni sécurité , mais au contraire y font naître l'insolence , l'orgueil et la présomption, sont mauvaises : les choses fortuites le font : elles sont donc mauvaises. Je sais bien que quelqu'un dira que de cette même raison il s'ensuivroit que les richesses ne se pourroient pas seulement appeler commodités ; mais la condition des commodités et des biens est différente. Il suffit qu'une chose, pour être commode, fasse plus de profit que de dommage. Pour êtie bonne, elle doit être toute pure, et n'avoir rien en soi qui puisse faire mal. Ce qui profite plus qu'd ne nuit n'est pas bien, mais ce qui profite et ne nuit point; et pour ce les commodités peuvent mdifféremment conserver toutes sortes de gens, quelque peu de jugement qu'ils aient, et les bêtes mêmes : tellement que, combien que nommant le tout selon la partie qu'il a la plus grande, nous appelons une chose commode, il ne laisse pas pourtant d'y avoir de l'incommodité mêlée parmi. Ce qui est bien ne peut être possédé que du sage. Et pour ce il ne faut point qu'il y ait rien qui lui puisse démentir ce nom. Ayons bon courage : nous n'avons plus à détacher qu'un nœud; il est vrai qu'il est un peu malaisé. Des choses mauvaises il ne s'en fait pas de bonnes : de plusieurs pauvretés il s'en fait des richesses : les richesses ne sont donc point bonnes. Cet argument n'est pas avoué des Stoïques : il est de la forge des Péripatétiques, qui le proposent et v font eux-mêmes la réponse. Posidonius dit qu'il n'y a école de dialectique où ce sophisme n'ait été bricolée Voici comme Antipater le réfute. La pauvreté ne se dit point par position^, mais par privation, que les Grecs appellent <7T&pï)(7tv,c'est-
1. Le latin porte : per onincs dialecticorum scholas jactatutn.
1. Les anciens éditeurs avaient adopté la conjecture d'Erasme : per positioiiem. On a depuis rétabli dans le texte la leçon des manuscrits : per posseisionem.
à -dire, non pour avoir, mais pour n'avoir pas*, de façon que de toutes les bouteilles vides* qui sont au monde il n'y a pas moyen d'en remplir une. Pour faire des richesses, il faut beaucoup de choses, et non pas beaucoup de pauvretés. Vous prenez la pauvreté d'un autre biais qu'il ne faut. La pauvreté ne consiste pas au peu de chose que nous avons, mais au grand nombre de celles que nous n'avons point. Un homme n'est point pauvre au regard de ce qu'il a, mais au regard de ce qui lui défaut. Je m'expiimerois mieux, si j'avois un mot qui signifiât à7:opiav^ : c'est le nom qu'Antipaler donne à la pauvreté. De moi, je ne pense point qu'on la puisse définir plus proprement que possession de peu de chose. Cette dispute de la substance des richesses et de la pauvreté sera pour quelque jour que nous aurons plus de loisir ; et par même moyen nous considérerons si ce seroit point mieux fait d'adoucir ce que la pauvreté semble avoir d'amertume, et couper les ailes à l'outrecuidance des richesses, que de disputer des paroles comme si l'arrêt des choses étoit déjà donné. Prenons le cas que nous soyons appelés à quelque assemblée et qu'il soit question de faire passer une loi touchant l'abolition des richesses : mettrons-nous en avant tous ces beaux arguments, pour en dire notre avis? sera-ce avec ces plaisantes subtilités seulement que nous persuaderons au peuple romain qu'il approuve la pauvreté, qu'il la recherche comme le premier fondement et la cause principale de son empire, qu'il se défie de ses richesses et se ressouvienne qu'il les a trouvées chez les
l. a De toutes les bouteilles vides, » c'est-à-tlire au moyen de toutes les bouteilles vicies. V.n latin : Itatjite t'x mult'is inctnlbus ni/iit implerï potcst.
1. 'ATîOffav est encore une conjecture d'Érasme, adoptée par la plupart des éditeurs. Gronov y a substitué àvjrrafÇfav, qui est la leçon de plusieurs bons manuscrits.
peuples qu'il a vaincus ; que c'est par celte sorte que les brigues, les concussions et les tumultes sont entrés en la Aille du monde la plus religieuse et la plus continente ; que si un peuple ne les a pu ôler à tous les peuples de la terre, il sera bien plus aisé à tous les peuples de la terre de les ôter à un peuple seul? C'est avec ces raisons qu'il faut combattre les passions, et sans leur prescrire des bornes, tâcher de les exterminer entièrement. Ayons des paroles plus fortes, si nous n'en pouvons avoir de plus courageuses.
Argument. — I. La philosophie mérite le titre de science libérale, parce qu'elle fait l'homme libre. — II. La philosophie nous fortilîe contre le vice et contre les traits de la fortune. — III. Quatre sortes de sciences libérales. — IV. La. philosophie nous guide au chemin de la vertu. — V. Toutes choses sont disputables.
Vous voulez que je vous die ce qui me semble des sciences libérales. Il n'y en a pas une seule de qui je fasse cas. Je ne saurois appeler bien une chose de qui le but est de gagner. Ce sont métiers mercenaires, qui préparent l'esprit s il passe par-dessus, et le gâtent s'il y croupit. Aussi ne l'y faut-il employer que tant qu'il est incapable de quelque chose de meilleur. Vous savez bien qu'on les a nommées libérales, comme dignes d'un homme libre.
I. Mais je trouve que celle qui le fait libre, est seule à qui ce litre doit appartenir. C est l'élude de la sagesse, qui mérite 1 honneur, comme seule relevée, généreuse et magnanime. Tout le reste ne sont que jouets à petits enfants. Pouvez-vous bien vous persuader qu'une chose fiit bonne, qui est enseignée par les hommes du monde les
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plus infâmes et les plus méchants? Ce ne sont point sciences que nous devions apprendre; mais si nous les avions apprises, il n'y auroit point de mal. Quelques-uns ont fait cette question : si les arts libéraux pouvoient faire un homme de bien. Et tant s'en faut que cela soit, ils ne le permettent pas seulement. Ce n'est pas ce qu'ils font piofession de montrer. Tout le soin du grammairien est en l'agencement des paroles. Il s'élargit bien quelquefois jusqu'à l'histoire; mais quand il va jusques aux vers, c'est le bout de sa carrière : il ne passe jamais plus avant. Je vous laisse à penser en quoi rassemblement des syllabes, le choix des paroles, la mémoire des fables et la mesure des vers peuvent aider un homme qui se veut acheminer à la vertu; ni quelle assurance contre la mort, quelle modération aux convoitises, et quelle tempérance aux voluptés il en peut tirer. Venons aux professeurs de géométrie et de musique : vous trouverez aussi peu ces leçons chez eux que chez les grammairiens. Et cependant, ce sont choses que qui ignore, ne gagne rien de savoir tout le demeurant. Il faut voir s'ils enseignent la vertu ou non : sils ne l'enseignent, il est impossible de l'apprendre d'eux; s'ils l'enseignent, ils sont philosophes. Voulez-vous savoir que ce n'est pas pour la vertu qu'ds montent en chaire? Regardez comme leurs professions sont différentes. Or il est certain qu 'elles seroient semblables, s'ils enseignoient une même leçon . Je sais bien qu'ils veulent faire accroire qu'Homère étoit philosophe ; mais c'est si lourdement qu'ils se réfutent eux-mêmes par les raisons qu'ils amènent pour le vérifier; car ds le font tantôt Stoïque, n'approuvant rien que ce qui est honnête, dédaignant les voluptés et ne pouvant par les promesses de l'immortalité même être distrait de l'amour de la vertu. Tantôt ils le font Epicurien, louant l'étatd'une ville paisible, où les habitants n'ont rien c|ui les occupe que les danses, les chansons, et les festins.
Tantôt ils le font Péripatétique, induisant trois sortes de biens ; et tantôt Académique, tenant ses opinions suspendues et se gardant de rien affirme'-. Par cette incompatibilité d'être de tant de sectes ensemble, ils montrent bien qu'il n'étoit d'aucune. Accordons-leur qu'Homère ait été pbilosophe ; et puisque cela se remarque en ses vers, il faut bien dire qu'il s'étoit fait sage devant qu'il en fît. Apprenons donc cette science qui Fa fait sage. Il nous chaut aussi peu de savoir qui étoit le premier dHomère ou d'Hésiode, comme si Hécube étoit plus jeune qu'Hélène , et ce qui fut cause que sa beauté lui dura si peu. Quand je saurois exactement l'âge de Patrocle et d'Achille, de combien pensez- vous qu'il m'en fût mieux? Ne serionsnous pas plus sages de voir mettre quelque fin à nos erreurs, que de nous informer de celles d'Ulysse.*^ Je n'ai pas de loisir assez pour ouïr disputer s'il courut tant de risques entre l'Italie et la Sicile, ou en quelques mers qui nous sont inconnues, parce qu'en si peu d'espace il étoit malaisé qu'il fût si longtemps sans trouver quelque port. II. Les tempêtes de l'esprit nous donnent tous les jours de la besogne : notre méchanceté nous fait courre toutes fortunes. jNous n'avons point faute de beaux yeux qui sollicitent les nôtres, et en cela seulement nous avons des ennemis assez. C'est de là que se présentent ces monstres effroyables qui ne demandent que l'effusion du sang humain ; c'est de là que viennent ces insidieux appâts qui nous attirent par l'oreille •, c'est de là que viennent tant de naufragées et tant de maux de toutes façons. Enseisfnezmoi d'aimer ma patrie, ma femme, mon père, et faites qu'il n'y ait point de péril assez grand pour m' empêcher de leur en rendre témoignage , et qu'en des actions si louables, je sois si résolu qu après ma barque rompue, je m'afFourche encore sur les éclats. Que vous sert de vous enquérir si Pénélope a passé son temps avec ceux qui la
recherchoient ; si par discrétion elle s'est parée de scandale % et si devant que reconnoître Ulysse elle se doutoit bien que c'étoit lui? Faites que je sache que veut dire pudicité, quelle vertu c'est, et si c'est un bien du corps ou de l'esprit. Je viens à cette heure aux musiciens. \ous m'apprenez à concerter des voix grêles avec des grosses, et à faire un accord de tons discordants : faites plutôt que je sache accorder mon âme, et donner à mes volontés une perpétuelle conformité. Vous me montrez qui sont les tons lamentables : montrez- moi plutôt comme aux adveisités je ne lamenterai point. Le géomètre m'enseigne à mesurer des campagnes : j'aimerois bien mieux qu'il m'enseignât à quelles bornes le contentement de Thomme se doit arrêter. L'arithméticien m'apprend à compter et faire servir mes doigts à l'avarice : je serois bien plus aise qu'il me fît voir que tous ces comptes-là ne servent de rien ; qu'un homme n'est point plus heureux pource que son revenu lasse ceux qui en font la recette ; qu'au contraire presque tout ce qu'il possède sont choses superflues, et que s'il lui falloit avoir la peine de compter son bien lui-même, il n'y a point de pauvre homme qui ne fût plus heureux et plus content que lui. Que me sert que je fasse exactement partir^ un champ, et que mon frère et moi, s'il faut que nous séparions un arpent de terre, soyons sur le point de nous couper la gorge? Que me sert d'être un suffisant homme à prendre les pieds d'un arpent, et savoir que c'est que quart, que doigt et que pouce, si le voisinage d'un grand, qui empiète quelque chose sur moi, me rend mélancolique? Vous m'enseignez conune je ne perdrai pas un pied de terre, et je veux apprendre comme je pourrai tout
I . En latin : Quid intjuiris an Pénélope imptidica fuerlt , an verbn sœculo suo dederit ?
■X. Partir, partager; in partes dlvidere, dit le latin.
Malherbe, ti 44
perdre sans me fâcher. Vous dites que l'héritage qu'on vous veut ôter est en votre maison dès le temps de votre grand-père. Et quoi? Devant qu'il fi'it à votre grand-père, à qui étoit-il? Montreriez-vous bien, je ne veux pas dire à quel homme, mais à quel peuple il appartenoit? Vous y êtes venu comme fermier, et non comme seigneur. Demandez-vous de qui vous êtes fermier? De vos héritiers, si votre fortune est si bonne que vous le leur puissiez conserver. Les jurisconsultes tiennent que les choses publiques ne sont point sujettes à usucaplon\ Ce que vous tenez est public : il est à tout le genre humain en général. O la belle science ! Vous savez mesurer un cercle, et réduire en carré quelque forme qu'on vous baille ; vous savez combien il y a d'une étoile à l'autre; il n'y a rien qui échappe à votre compas. Puisque vous êtes si bon maître, mesurez-moi l'esprit de l'homme, dites-moi comme il est grand ou petit. Vous connoissez bien une ligne droite : mais à quoi est bon cela, si vous ne savez comme en vos actions il se faut conduire droitement? Je viens à cette lieure à ceux qui se vantent qu'il ne se passe rien dans le ciel qu'ils n'en soient avertis :
Friglda Saturni, etc.^.
De quoi me servira cette science, que de me faire chagriner, quand Saturne et Mars seront opposés, et quand Mercure fera son couchant à la vue de Saturne? J'aime bien mieux apprendre qu'en quelque part qu'ils soient, ils
1. On lit usurpations pour usucap'wn dans les éditions de i645 et 1648; mais c'est évidemment une faute. Le latin dit : Negant jurisconsulti quidquam publicum usucapi.
2. Ici encore Malherbe n'a pas traduit deux vers des Géorgiques ,liv. I, V. 336, 337) cités par Sénèque :
Frigida Saturni sese quo Stella receptet, Quos ignis cœli Cyllenius erret in orbes.
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sont propices, et ne peuvent changer de naturel; que la course inévitable des destins les mène d'un ordre qui n'est jamais interrompu; que leurs révolutions sont réglées , et produisent ou marquent les événements de tout ce qui se fait ici-bas. iMais soit qu'elles soient les causes de cette diversité d'efi'ets que nous voyons au monde, soit que seulement elles en soient les messagères, que nous sei^'ii^a d'avoir prévu des choses que nous ne pouirons éviter? Sachons-les, ou ne les sachons pas : il faut qu'elles adviennent.
Si l'cro sole m, etc.*.
Pensez que me voilà bien assuré de toutes surprises. Et si je vis jusqu'à demain au matin, ne serai-je pas trompé? Il est certain qu'oui ; car nous sommes trompés , quand il nous arrive quelque chose que nous ne savions pas qui nous dût arriver. Pour moi je ne sais pas ce qui sera, mais je sais bien tout ce qui peut être. La fortune ne peut rien produire contre mon espérance. J'attends tout : si elle m'en quitte quelque chose, à la bonne heure. Quand il se passe une heure sans que j'aie quelque assaut, je suis trompé; toutefois encore ne le suis-je pas; car comme je sais que tout me peut arriver, je sais bien aussi que ce ne doit pas être tout aussitôt. Quoi qu'il en soit , j'espère toujours du bien ; mais s'il arrive du mal , je suis prêt à le recevoir. 11 faut que vous me supportiez si j'ai des opinions particulières; car il n'est pas possible que je mette ni les peintres, ni les sculpteurs, ni les tailleurs de marbre , ni tous ces autres ministres de nos
I. Il y a ici dans Sénèque trois autres vers de Virgile [Géorgiifues, liv. 1, V. 424-4-i*>j que Malherbe n'a pas tiaduits : Si vero solem ad rapidum lunasque sequentes Ordine respicies, numquam te crastina fallet Hora, nec insidiis noctis capiere serenae.
6ç)i LES ÉPÎTRES DE SÉNÈQIJE.
dissolutions au rang des sciences libérales. Je n'y reçois non plus les lutteurs, ni toute science qui veut de l'huile ou de la poudre; ou bien j'y voudrois aussi recevoir les parfumeurs, les cuisiniers, et toute cette race de gens de qui les esprits ne travaillent que pour le service de nos voluptés; car je vous prie, que trouvez-vous de libéral en ces vomisseurs de matin , qui ont le corps aussi gras et potelé, comme l'esprit tabide* et léthargique? Pensez comme nos beaux exercices d'aujourd'hui se rapportent à ceux que nos ancêtres faisoient faire à leurs enfants : de lancer le javelot, jeter la barre, monter à cheval , tirer des armes , et quoi qu'ils fissent , de tenir toujours le corps droit; car ils ne vouloient point qu'ils apprissent rien qu'il fallût faire de couché^. Mais ni les uns ni les autres ne sont point choses qui nous rendent capables de la vertu ; car que me sert que je me sache bien aider d'un cheval, et qu'à point nommé je le pare^, si je me laisse emporter à mes passions? Que me sert qu'à la lutte et à coups de main je demeure maître de tous mes antagonistes, si je me laisse vaincre à la colère? Et quoi donc? les sciences libérales ne nous sont bonnes à rien? Si sont bien à quelque chose, mais non pas à l'acquisition de la vertu; car les arts mécaniques mêmes, avec qui la vertu n'a point de commerce, ne laissent pas d'avoir beaucoup de commodités pour l'usage de la vie Pourquoi donc faisons-nous apprendre les sciences libérales à nos enfants? Ce n'est pas qu'elles les puissent faire vertueux, mais afin qu'elles leur préparent les âmes et les rendent susceptibles de la vertu. Comme ces pre-