‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 32 sur 332 · LIVRE III. CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE III. CHAPITRE VII

bienfait, c'est argent prêté. Davantage, la reconnoissance étant faite avec nécessité ne le sera plus avec gloire, et n y aura non plus de louange à rendre un bienfait, qu'à rendre un dépôt, ou payer une dette sans faire plaider le créancier. Et de cette façon nous gâtons les deux plus belles actions qui soient en la vie humaine, faire plaisir et le reconnoître; car en quoi seroit estimable celui qui fait plaisir, s'il ne le fait qu'en intention de le prêter; m celui qui rend, s'il rend pource que c'est force qu'il le fasse, et non pource qu'il en a la volonté? La gratitude n'a point de gloire, si l'ingratitude a du péril. Ajoutez à cette considération, qu'il y auroit trop peu de cours et de jurisdictions au monde pour les différends qui naîtroient de cette loi; car alors qui seroit le bienfaiteur si magnifique, qui ne plaidât pour a<voir sa récompense, ni le rendeur si volontaire, qui devant que de rendre ne donnât la peine de plaider ? Nous sommes toujours passionnés à louer ce qui nous touche , et ne saurions faire plaisir de si peu de conséquence qui ne fût infini, si l'estimation dépendoit de notre jugement. Davantage, tout ce qui peut tomber en dispute est compris dans quelques bornes, et n'est pas permis au juge d'en faire la décision à son plaisir. C'est pourquoi l'événement d'une bonne cause est toujours plus sûr entre les mains d'un juge qui est obligé aux formalités et règles portées par les ordonnances, suivant lesquelles il faut qu'il se contienne, que d'un arbitre, qui n'étant retenu d'aucune considération, ni pressé de scrupule quelconque, est libre de suivre ce que bon lui semble, et sans se lier à l'observation ni des lois m de la justice, conforme son jugement au sentiment qu'il a de compassion et d'humanité; et certainement en l'action d'ingratitude, le juge n'eût point eu de limites, mais se fût trouvé eu campagne ouverte pour faire tout ce que sa passion lui

auroil conseillé ; car tout le monde n'est pas bien d'accord que c'est que bienfait, et pour le regard de sa valeur, toute l'importance seroit en l'interprétation qu'il plairoit au juge de lui donner. Il n'y a point de loi qui nous apprenne que c'est qu'ingratitude; car assez souvent celui qui a rendu le plaisir qu'on lui a fait est ingrat, et celui qui ne l'a point rendu ne l'est pas. Et puis il se présente quelquefois des matières qu'un juge ignorant peut terminer. Quand la question est si la chose a été faite ou non, les témoins font le jugement de la cause. Quand on est en dispute de ce qui est raisonnable, on procède par la conjecture des volontés. Mais pom- le regard des choses que la seule sagesse est capable de connoîlre, il faut aller ailleurs qu'aux sièges d'une jurisdiction ordinaire chercher un juge pour la décider.

\'III. Ainsi donc la chose a bien été trouvée d'assez d'importance pour être disputée devant un juge, mais on n'a pas pensé qu'il fût de juge qui eût de la suffisance et du mérite assez pour en ordonner. Et certainement vous ne vous en émerveillerez point, si vous épluchez particulièrement les difficultés où fût tombé celui qui eût eu la commission de faire le procès à un criminel de cette qualité. Quelqu'un a donné beaucoup, mais il est riche ; il ne se sent point de si peu de chose. Un autre en a donné autant, mais c'est plus que ne vaut tout son bien \ c'est même somme, mais ce n'est pas même bienfait. Ajoutez-y encore ces considérations. Il a payé pour lui, et s'd ne l'eût fait, ses créanciers l'eussent fait mourir en prison. Oui, mais ce qu'il a payé pour lui, il l'a pris en son buffet. L'autre en a donné autant, mais il a fallu qu'il ait fouillé en la bourse de ses amis, qu'il les ait priés , et se soit obligé à eux comme d'un plaisir singulier qu'ils lui ont fait. Ne trouvez-vous point de différence entre celui qui fait un plaisir bien à son aise, et sans qu'il lui

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