Voyez plus haut, p. yoS , note i
7i4 LES EPiTRES DE SÉx^ÈQUE.
que nous ne sommes obligés en cette vie à chose qui soit ni dure ni difficile ; que nous ne demeurons pas sans maison pour n'avoir point de tailleurs de marbre, ni sans habits , pour être privés du commerce des régions d'où viennent les soies ; que sur la terre nous avons tout ce qui nous est nécessaire , et que si nous nous contentons de ce qui est raisonnable , nous avons aussi peu affaire d'un cuisinier que d'un soldat ? Ceux-là certainement étoient ou sages, ou pour le moins semblables aux sages, qui avec si peu de frais et de sollicitude savoient se fournir de ce qu'il leur falloit pour leur entretien. Nos nécessités ne nous coûtent que peu de chose ; c'est aux délices que nous sommes empêchés*. Suivons nature, il ne nous faut point d'artisans; elle ne nous a point voulu tenir occupés. Si elle nous a contraints à quelque chose, elle nous a pourvus de ce qui nous y fait besoin. Nous ne pouvons sans être vêtus supporter le froid. Mais quoi? n'avons-nous pas des peaux de bêtes sauvages et domestiques, assez chaudes pour nous en garantir? Ne voyonsnous pas des peuples qui se couvrent d'écorces d'arbres, et d'autres qui se font des robes de plumes d'oiseaux? Et encore aujourd'hui la plupart des Tartares n'est-elle pas vêtue de fourrures de renards et de martes, aussi délicates à l'attouchement comme impénétrables à la froideur? Oui", mais ce n'est pas tout que de se parer de l'hiver. Les chaleurs de l'été ne nous sont pas moins incommodes, si nous n'avions des ombrages bien épais pour les repousser. 11 est vi'ai; mais n'avons-nous pas une infinité de lieux secrets que l'injure du temps, ou quelque autre accident semble avoir expressément caves , pour être le remède de cette incommodité? Ne pouvonsnous pas, comme nos pères, faire des claies d osier, en-
I. En latin : Simplici cura constant necessaria ; in delicins Inboratur.
ÉPÎTRK XC. 71 5
diiites de terre , et nous mettre un peu de chaume et de feuillages sur la tète, en sorte qu'il n'y aura rigueur quelconque de temps qui nous puisse faire mal? N'y a-t-il pas des peuples en la côte d'Afrique , qui se retirent dans des fosses et ne trouvent autre couverture assez épaisse pour se garantir de l'excessive ardeur du soleil que la terre même toute rôtie et desséchée? La nature ne nous a pas voulu tant de mal , qu'ayant rendu la vie si aisée à tous les autres animaux, elle ait voulu que pour avoir la nôtre, il nous faille être savants en une infinité de métiers : elle ne nous a pas obligés d'en apprendre un seul. Nous avons sans exercice tout ce qu'il nous faut pour vivre. Nous trouvons tout prêt, quand nous venons au monde; et rien ne nous est difficile que pour le dégoût que nous avons tie la facilité. Les maisons, les habits, les remèdes, les viandes, et toutes ces choses où nous apportons aujourd'hui tant de façon , se rencontroient au temps de nos pères sans qu'ils les cherchassent. Il ne leur falloit point mettre la main à la bourse; et sans beaucoup d'industrie ce qu'ils desiroient étoit incontinent accommodé. Aussi n'estimoient-ils les choses qu'autant qu'ils en avoient affaire. Nous y mettons le prix et l'admiration par les difficultés que nous y faisons naître. La nature nous fournit ellemême tout ce qu'elle nous demande. Nous ne sommes travaillés que par notre luxe, qui se révolte contre le devoir, s'irrite soi-même , et d'un siècle à l'autre trouve toujours quelque folie nouvelle, pour faire emporter aux débordements de son siècle le prix sur les vices des siècles passés. Nous avons commencé notre débauche par le désir des choses superflues; des superflues nous sommes venus aux pernicieuses; et finalement nous a\ons rendu le corps maître de l'âme, et au heu qu'on avoit accoutumé de le traiter comme esclave, nous le faisons aujourd'hui servir comme seigneur. C'est pour lui que nous oyons par les
7i(S LES ÉPÎTRES DE SÉNÈQUE.
rues et dans les boutiques tout ce bruit qui nous éveille devant qu'il soit jour. C'est pour lui que travaillent les passementiers, les orfèvres et les parfumeurs. C'est pour lui que se tiennent les écoles de bal^ et des musiques efiTéminées. La nécessité n'est plus notre mesure : nous sommes mesquins et misérables, si nous ne voulons plus rien, quand nous avons ce qui nous suffit. Vous ne sauriez croire , Lucilius , combien les belles paroles ont de puissance, et comme les plus judicieux se laissent persuader à leur douceur. Posidonius, qui à mon avis est un de ceux à qui la philosophie a le plus d'obligation, quand premièrement il veut décrire comme le fil se retord, comme il se tire de la canette , et comme la toile par le moyen des contre-poids suspendus tient l'estame ^ droit, il dit que les sages ont inventé le métier de tisserand, et ne se souvient pas que 1 invention moderne que nous en avons est bien plus subtile ^ . Je vous prie, s'il eût vu les gazes et les crêpes d'aujourd hui, qui ne défendent le corps ni du froid ni de la honte, qu'auroit-il dit? Des tisserands il passe aux laboureurs , et avec la même éloquence décrit les trois façons qu'on donne à la terre , afin que le grain la trouvant plus émiée* s'enracine plus facdement. Puis il dit comme on fait les semences, et comme on sarcle les mauvaises herbes, de peur qu'elles ne suffoquent les blés, et attribue aux sages cette invention aussi bien que la pré-
1. Le latin porte : Hinc molles corpor'is motus docentiam [officinx).