‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 326 sur 332 · Ij'estame (en latin stamen), la chaîne · texte numérisé non relu

Ij'estame (en latin stamen), la chaîne

3. Il y a ici dans le latin trois vers, un peu altérés, d'Ovide (AJétamorphoses, liv. VI, v. 55, 56, 58) que Malherbe n'a point traduits :

Tela jugo juncta est, stamen secernit arundo ; Inseritur médium radiis subtemen acutis, Quod lato feriunt insecti pectine dentés.

4» En latin solutior.

cédeute. Et non content de les avoir faits de tous ces métiers , il les fait descendre au moulin ; car il raconte que par rimitation de la nature , ils ont trouvé le moyen de faire du pain, et qu'ayant pris garde comme les dents par leur rencontre brisent ce qu'on met en la bouche, et que ce qui s'en écarte y est ramené par la langue , puis détrempé de salive, pour descendre plus aisément en l'estomac, où il se digère et s'incorpore avec nous, celte considération leur fit à la semblance des dents mettre deux pierres ensemble , une dessous , qui est immobile, et l'autre dessus, qui tourne et retourne continuellement, jusques à ce que le grain devienne farine, laquelle ils mêlent avec de l'eau ; puis à force de la manier, en font de la pâte et lui donnent force de pain, qu'ils cuisirent au commencement dans les cendres chaudes, puis sur des tuiles ardentes, et petit à petit dans des fours et autres engins, qu'ils trouvèrent moyen de chauffer à leur plaisir. 11 ne s'en est guère fallu qu'il n'ait fait les sages savetiers. Et certainement je ne lui nie pas que ce ne soit à la raison que nous devons tous ces artifices , mais non pas à cette raison vertueuse qui doit servir de règle à notre vie. Un homme , et non point un sage , a fait toutes ces inventions : un homme a fait ces barques qui nous portent sur les mers et sur les rivières ; un homme leur a donné des voiles pour y recevoir le vent , et pour leur conduite les a garnies d'un gouvernail au derrière , dont il prit le patron sur les poissons, qui de leur queue tournent leur course du côté que bon leur semble. Je sais bien que Posidonius en fait le sage aussi bien auteur comme du reste, et qu'il dit qu'après avoir fait ces inventions, ne les jugeant pas dignes de son occupation , il les remit à des personnes mécaniques pour les exercer; mais pour moi, je ne saurois penser qu'autres les aient inventées que ceux mêmes qui en font encore aujourd'hui profession.

7i« LES ÉPÎTRES DE SÉNÈQUE.

Et qu'il ne soit vrai ', u avons-uous pas vu sortir beaucoup de choses nouvelles en 1 âge où nous sommes, conune les vitres aux fenêtres , les cuves branlantes , et les tuvaux enchâssés dans les parois pour échauffer les salles autant par haut comme par bas? Je ne parle ni des marbres qui luisent et dans les temples et chez des particuliers, ni de ces arcades sous qui nous faisons des porches assez spacieuses pour mettre le peuple de toute une ville à cou- Aert, ni de ces notes par lesquelles on a trouvé moven de recueillir une harangue au même temps qu'on Ta prononcée, et d atteindre la vitesse de la langue par la lUligence de la main. Tout cela sont inventions des plus contemptibles esclaves que nous avons. La sagesse vole bien d'une autre aile. Les mains ne sont point ses écolières, c'est aux esprits qu'elle communique ce qu'elle sait.

VL ^ oulez-vous savoir quelles sont ses occupations et quelles choses elle produit au jour? Elle ne s'amuse point à nous faire beaux danseurs, ni bons joueurs ou de flûtes ou de trompettes. Ses leçons ne sont point de tirer bien des armes, de flanquer bien une muraille, ni de diviser promptement une armée en bataillons. Tout ce qu'elle entreprend est profitable. Elle dispose les âmes à la paix, et généralement convie tout le monde à s'entretenir en amitié. Ce n'est point elle qui forge les outils de nos artisans. On lui fait tort de croire qu'elle s'emploie à des choses de si peu de prix. La vie est son sujet et son exercice, et par ce moven tous les métiers qui servent à la vie lui sont assujettis. Au demeurant, son but est de nous mettre en une condition bienheureuse. Elle nous y mène, et nous en montre le chemin. Elle nouséclaircit de ce qui est mal en

I. Dans le même sens que la locution : et qu'a'msi ne soit. Voyez plus haut, j). 6ji, note i.

effet, et qui ne Test que par opinion. Elle ôte la vanité des âmes et les remplit d'une grandeur solide ; aplatit leurs bouffissures qui n'ont que du vent et de la mine; leur fait juger quelle différence il y a d'être véritablement de belle taille, ou d'avoir du liège sous les pieds*; leur donne la connoissance de la nature de toutes choses et de la sienne ; leur apprend qui sont les Dieux, quels ils sont, que sont les enfers, les Lares et les Génies, quel est l'état des âmes immortelles, qui tiennent le second rang en la déité, où elles séjournent, à quoi elles s'occupent, ce qu'elles peuvent, quelles sont leurs affections. Avec ces entrées, elle nous fait l'ouverture, non de quelque mystère commun, mais du monde, temple général de tous les Dieux; découvre ses vrais simulacres et ses visages au naturel aux yeux de l'âme, parce que ceux du corps sont trop foibles pour les regarder. Cela fait, elle s'en revient aux principes, considère cette raison éternelle qui, infuse^ à l'univers, donne vie et figure à toutes choses, et recherche la nature de l'âme, d'où elle est venue, où est son siège ; pour combien de temps et en combien de membres elle est éparse. Puis de choses qui ont substance, passant à celles qui n'en ont point, elle vient par arguments à la recherche de la vérité et aux résolutions des doutes de vivre ou de mourir^; pource qu'en l'un et en l'autre, y ayant du faux mêlé parmi le vrai, on est bien souvent en peine comme on s'y doit comporter. Je conclus donc que les métiers ne sont point inventions de la philosophie et qu'elle ne s'en est point retirée, comme dit Posidonius,

I . II y a simplement clans le latin : nec ignoran siiiit liiter magna (juid i/itersil et tum'tda.

■1. V. Qui est infuse. » {^Edition de ifijg.) — Raùonem totl i/idilani, dit Sénèque.

3. Malherbe a traduit la leçon d'Erasme et des éditeurs qui l'ont suivi : l'ita: ac riecis.

mais que jamais elle n'eut le courage si bas que de s'y appliquer. Il n'y a pas d'apparence qu'elle eût estimé digne de son invention ce qu'elle estimoit indigne de son usage. Elle n'eût pas pris une chose pour la quitter. Il dit qu'Anacbarsis inventa la roue de potier, où se fait la vaisselle de terre ; et parce que dans Homère, qui étoit longtemps devant Anacharsis, il est parlé d'une roue de potier, il aime mieux démentir le vers que son conte. Quant à moi, je ne tiens point que cela soit, et s il est, j'avoue bien qu'un sage en a fait 1 invention, mais je dis qu'il ne l'a pas inventée comme sage, parce que les sages peuvent faire beaucoup de choses en qualité d'hommes, et non en qualité de sages. Prenez le cas qu'un sage soit grand coureur; il passera les autres en tant qu'il a bonnes jambes, mais non en tant qu'il est sage. Je voudrois bien faire voir à Posidonius un verrier, qui de son haleine seule donne à un verre des formes qu'il seroit malaisé de lui donner avec la main ; et cependant cette invention s'est trouvée depuis qu'il ne se trouve plus de sages. Il dit aussi que Démocritus inventa la manière de bâtir en arche, et de lier deux pierres un peu courbées par une qui porte sur l'une et sur l'autre. Pour moi je ne crois point que cela soit, parce que devant que Démocritus fût, il étoit des puits et des portes, de qui le haut est ordinairement ainsi courbé. Mais il oublie à dire que Démocritus inventa la polissure de livoire, et de convertir des cailloux de rivière en émeraudes, qui est une certaine façon de les cuire, par laquelle encore aujourd'hui nous donnons à nos briques telle couleur que nous voulons. Je ne dis pas qu'un sage ne puisse avoir fait toutes ces inventions, mais il ne les a pas faites en tant qu'il étoit sage •, car il fait beaucoup de choses qu'un malhabile homme feroit aussi bien, et possible mieux que lui, parce qu'il y seroit plus expérimenté . Youlez-vous savoir de quoi les sages sont auteurs et ce qu'ils ont mis en lumière ?Pre-

ÉPiTRE XC, 72 r

mièrement, ne s'étant pas contentés de regarder, comme les autres animaux, avec les yeux, qui ne voient goutte aux choses divines, ils nous en ont fait avoir la connoissance. Secondement, ils ont donné des lois à la vie, qu'ils ont étendues à toutes choses, et enseigné non-seulement qu'il est des Dieux, mais qu'il leur faut obéir, et recevoir tout ce qui arrive, comme autant de choses qui se font par leur commandement. Ils nous ont défendu de nous ranger aux fausses opinions, nous ont taxé toutes choses selon leur vraie valeur, condamné les voluptés que le repentir accompagne, donné réputation à celles de qui l'usage ne déplaît jamais, et vérifié par raisons inexpugnables qu'il n'est point de félicité plus grande que de n'en désirer point , ni de puissance plus glorieuse que celle que nous avons sur nous-mêmes. Je ne parle pus de cette philosophie qui s'imagine les Dieux hors du monde, comme des bourgeois hors de leur ville, et qui fait la vertu servante de la volupté, mais de celle qui ne confesse point d'autre bien que ce qui est honnête, qui se moque des présents des hommes et de la fortune même, et qui précieuse en toutes choses, l'est principalement en ce qu'il n'est rien qui soit assez précieux pour la gagner. Te ne saurois penser, ni que cette philosophie fût en cet âge grossier que les métiers étoient encore inconnus et qu'on n'approuvoit l'utilité des choses que par leur usage, ni qu'en ce siècle bienheureux où l'avarice et le luxe n'avoient point encore introduit les brigandages, ni donné à chaque chose un maître particulier, les hommes fussent sages, bien qu'ils vécussent comme doivent vivre ceux qui le sont. Il n'est pas possible de souhaiter au genre humain une condition meilleure que celle qu'il avoit alors ; et quand Dieu nous permettroit de former le monde à notre fantaisie, et donner à ceux qui l'habiteroient des mœurs les plus saintes et les plus religieuses que nous saurions Malherbe, ii 46

imaginer, il faiulroit nécessairement amener celles de

cet âge où

Le joug au jeune bœuf n'avoit presse les cornes, Il n'etoit point de coutre, il n'étoit point de bornes, Et la terre pucelle en commun épandoit Au peuple nonchalant plus quil ne demandoit'.

VIL Comme seroit-il ])ossible de vivre plus heureusement? Toutes choses leur étoient communes. La nature, comme mère, tenoit tout en sa protection; et le moyen de ne rien garder en crainte étoit de ne rien posséder en propriété. Pourquoi n'avouerons-nous que c'étoit un siècle très-riche et vraiment un siècle d or, puisqu'il ne s'y pouvoit trouver un qui fût pauvre ? L'avarice n'a pu souffrir ce bel établissement et, se pensant approprier de quelque chose, a donné sujet aux autres de prendre leur part et lui faire la sienne ; de manière que de tout réduite à peu de chose, et se trouvant les mains vides pour les avoir voulu remplir, elle a donné commencement à la pauvreté, qui n'étoit point commune auparavant. Nous faisons à celte heure tout ce que nous pouvons pour réparer notre perte : nous ajoutons un champ à l'autre, chassons nos voisins, les uns par argent, les autres par fraude et par oppression, en sorte que d un bout à l'autre de nos possessions il v a du chemin pour beaucoup de journées, et que c'est plutôt une provmce qu'un héritage. Mais quoi que nous fassions, il nous est impossible de reprendre ce qui nous est échappé : nous aurons beaucoup au lieu que nous avions tout. La terre même étoit plus fertile sans être labourée, comme si elle eût voulu gratifier les hommes de ce qu ils ne la tourmentoient point. Si la nature avoit produit quelque commodité, celui qui la

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