‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 327 sur 332 · I. Virgile, Géorgiqiies, liv. I, v. isj-iaS · texte numérisé non relu

I. Virgile, Géorgiqiies, liv. I, v. isj-iaS

trouvoit n'étoit point content qu'il n'en eût communiqué aux autres. On n'en voyoit jamais un qui eût trop, et l'autre peu : tout se partageoitamiablement. Le plus fort n'avoit point encore pris au collet le plus foible, ni l'avaricieux mis en trésor ce qui ne lui servoit qu'à laisser le nécessiteux incommodé. Du bien du prochain on en faisoit ses intérêts propres; les armes n'avoient où s'employer, le sang humain ne se répandoit point : ils ne savoient haïr que les bêtes sauvages. Quand ils avoient pu rencontrer quelque lieu bien couvert du soleil, ou quelque feuillage bien épais, où le mauvais temps ne leur pût faire mal, c'étoit là qu'ils passoient la nuit à leur aise sans soupirer : leur matelas étoit la terre même, et cependant ils V dormoient si mollement qu'ils avoient de la peine à se réveiller, au lieu que dans nos lits de soie, nous sommes comme dans des épines. Ils n'avoient point de lambris ciselés sur les faîtes de leur lit ; ils voyoient marcher les astres, monter et descendre le ciel; et cette diversité de remuements se faisoit sans point de bruit. La vue d'une si belle maison leur étoit libre la nuit comme le jour. Tantôt ils regardoient une étoile qui s'en alloit sortir de l'horizon, et tantôt une autre qui ne faisoit qu'y arriver. Combien pensez-vous qu'ils fussent plus aises en la contemplation de cette infinité de merveilles, que nous ne sommes aujourd'hui dans nos palais, où nous mourons de peur pour le moindre bruit que nous oyons, ou d'un ais de qui la structure se lâche , ou de quelque tableau qu'on n'aura pas bien attaché! Leurs maisons n'ctoient pas spacieuses comme des villes, mais en récompense ils y avoient de l'air tant qu'ils en vouloient. Les rochers et les arbres leur faisoient ombre. Les belles sources et les beaux ruisseaux qui nous emprisonnent dans des courses artificielles, s'égayoient librement dans le canal que l'assiette du lien leur avoit fait. Leur verdure étoit belle

par la seule bonté du terroir ; et au milieu de toutes ces commodités étoit plantée leur petite cabane, que sans outil quelconque ils avoient rustiquement construite de leur propre mam. Ils se pouvoient dire être logés comme la nature veut qu'on le soit. Ils ne craignoient ni leur maison, ni pour leur maison, comme nous qui n'avons point de sujet qui nous donne plus d'alarme que la magnificence de nos bâtiments. Toutefois, quelque excellence qu'il y eût en leur vie, et quelque probité qui parût en leurs actions, ils n'étoient pas sages pourtant. Ce n'est pas un nom qu'il y ait si peu de peine à mériter. Je ne veux pas dire qu'ils n'eussent les âmes relevées, comme étant alors un ouvrage qui ne faisoit que partir de la main des Dieux ; et crois bien aussi que le monde, devant qu'il fût lassé de tant d'accoucbements, pouvoit produire les choses en meilleur état qu'il n'a fait depuis. Mais comme ils avoient la disposition plus forte et plus gaillarde, ils ne pouvoient pas avoir les esprits consommés comme ils sont aujourd'hui. La vertu n'est point un présent de nature *, il y a de la science à devenir homme de bien. Il est vrai qu'ils n'avoient ni or ni argent, qu'ils ne fouilloient point la terre jusqu'à ses abîmes, pour y trouver des pierreries , et que tant s'en faut que sans peur et sans colère, mais pour le seul plaisir, ils fissent mourir un homme, que même ils pardonnoient aux animaux. Ils ne portoient point d'habits en broderie ; ils ne filoient point l'or, et ne le tiroient pas seulement delà minière. Mais de tout cela que peut-on conclure à leur louange, sinon qu'ils étoient innocents, pour ne savoir pas faire mal? Or il y a bien différence de ne vouloir pas pécher, ou de ne savoir comme le péché se fait . Ils ne se pouvoient dire ni justes ni prudents, ni tempérants ni magnanimes, encore que leur vie grossière eût bien quelque chose qui ressembloit à ces qualités. La vertu ne se loge

que dans un esprit bien appris et façonné par un exercice continuel. Nous naissons pour elle, mais sans elle; et la meilleure nature du monde est bien susceptible de vertu, mais non pas vertueuse que premièrement elle n'en ait reçu l'instruction .

Argument. — I. Il parle de la tristesse de son ami Libéralis, causée par le brùlement de la ville de Lyon. — II. Les ouvrages des hommes ont leur destin et sont sujets à mourir.

I. Libéralis, votre bon ami et le mien, est fort affligé des nouvelles qu'il a eues du brùlement de la ville de Lyon. C'est un accident assez étrange pour émouvoir toute personne. Je vous laisse à penser ce que peut être d'un homme affectionné comme il est à sa patrie. Il s'étoit de tout temps par une méditation continuelle préparé a souffrir tout ce qu'il pensoit avoir occasion de craindre, mais il ne s'étoit point mortifié contre cet inconvénient, comme, de fait, il n'y avoit point d'apparence qu'une chose qui n'avoit point d'exemple nous fît avoir de l'appréhension; car assez souvent on a vu des villes gâtées par le feu, mais jamais sans qu'il en soit demeuré quelques marques; et quand un ennemi victorieux propose d'en brûler quelqu'une, à grand'peine le peut-il faire si exactement, qu'il ne demeure de la besogne pour le fer. Les tremblements même de la terre, quelques violentes f ecousses qu'ils donnent, ne font gtière de ruines où ils ne laissent quelque muraille de bâtiment en son entier ; et bref, un premier embrasement laisse toujours quelque chose pour le second. Mais c'est grand cas que tant de palais capables

d'embellir autant de villes se sont évanouis en une nuit, et que cette pauvre ville ne pouvoit craindre entre les fureurs de la guerre ce qui lui est arrivé parmi les délices de la paix. Qui croira que les armes étant mises bas par toute la terre et ne se parlant de trouble ni remuement en lieu du monde, Lyon, qu'on souloit montrer en la France, y soit aujourd'hui cherché? Ou n'a point vu de fortunes publiques où le craindre n'ait précédé le soufiFrir. Il ne tombe point de choses grandes que ce ne soit avec quelque loisir ; mais en celle-ci le changement de tout en rien n'a point eu plus d'espace que du soir jusqu'au matin. Que voulez-vous que je vous die davantage ? Elle a moins été * à se perdre, que je ne suis à vous conter qu'elle est perdue. Toutes ces considérationsjettentLibéralishors delaselle^, bien que d'ailleurs il ait la tenue assez bonne. Mais certainement je ne m'en ébahis point : il est malaisé qu'on ne s'émeuve de ce qu'on n'a point attendu. La nouveauté donne de la pesanteur aux infortunes; et des inconvénients, ceux qui nous apportent de l'admiration nous donnent aussi plus de sentiment. C'est pourquoi nous devons tout prévoir et faire imaginer à notre esprit, non ce qui arrive d'ordinaire, mais généralement tout ce qui sauroit jamais arriver; car à quelles prospérités est-ce que la fortune ne s'attaque ? N'est-ce pas contre les choses de plus de lustre qu'elle se bande avec plus de résolution de les effacer ? Quelles hauteurs lui sont inaccessibles ? Quelles sûretés, inexpugnables? Nous l'attendons par une avenue, elle vient par l'autre. Nous lui fermons la porte, elle entre par la fenêtre ^ . Tantôt à notre ruine, elle se sert de nos propres mains, et tantôt assez forte d'elle-même, elle

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