‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 42 sur 332 · LIVRE III. CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

LIVRE III. CHAPITRE XXVI

que chose de naît, tout étoit mis aux tablettes. Toutes paroles et toutes actions avoient du péril. Les occasions d'épandre du sang, pour peu qu'elles eussent d'apparence, n'étoient jamais rejetées. Il ne falloit point demander que deviendroient ceux qui étoient déférés; on les traitoit tous d'une même sorte. Paulus, qui avoit été préteur, soupoit un jour en un festin, et portoit une bagne où le portrait de Tibère étoit gravé sur une pierre fort relevée. Vous vous moqueriez de moi si je m'amusois à vous chercher des paroles cérémonieuses pour vous dire qu'il prit le pot de chambre pour faire de l'eau. Son serviteur qui vit que Maro, l'un des espions ordinaires d'alors, s'en étoit pris garde, se doutant bien que ce n'étoit pas avec bonne intention, sans en rien dire à son maître qui étoit ivre, lui tira tout bellement la bague du doigt. Et comme Maro prenoit les conviés à témoin de l'injure faite à l'image de Tibère, et déjà minutoit sa dénonciation, le serviteur montra qu'il avoit la bague en la main. Disons la vérité : étoit-il pas aussi peu digne de servir, comme Maro de manger en compagnie?

XXVII. Sous Auguste les paroles n'étoient pas encore capitales; mais elles donnoient déjà de la peine. Rufus le sénateur en soupant avoit souhaité que jamais Auguste ne put revenir d'un voyage qu'il alloit faire , et avoit dit davantage, que tout ce qu'il y avoit de veaux et de taureaux faisoit le même souhait. Ces paroles furent notées. Le lendemain sitôt qu'il fut jour, son homme qui l'avoit servi durant le souper lui récite ce que le vin lui avoit fait dire, lui conseille d'aller au-devant du rapport qui en seroit fait à l'Empereur, et s'accuser soi-même. Il suit cet avis, et comme César sortoit pour s'en aller à la ville, se présente à lui, et lui dit que le soir précédent, n'étant pas en son bon sens , il avoit tenu quelques langages mal à propos, lesquels il desiroit qu'ils retombassent sur lui

et sur ses enfants, le prie de lui pardonner et le remettre en sa bonne grâce. César lui avant répondu qu'il le vouloit bien : « Personne, dit-il, ne le croira si vous ne me donnez quelque chose , » et lui demanda une somme de laquelle un qui eût été le mieux du monde avec lui se fût contenté. Auguste la lui accorda, et lui dit : « Je ne me courroucerai jamais que je puisse avec v^ous pour mon occasion. » Ce fut certainement un trait magnanime de pardonner, et de vouloir que celui qui sentoit sa clémence épiouvât sa libéralité; mais quelque gloire qu'en rapporte Auguste, il faut que le serviteur en ait la première part. Vous attendez que je vous die qu'il fut affranchi. Aussi fut-il; mais non pas sans payer. Auguste en bailla l'argent.

XXVIII. 11 n'y a pas d'apparence, après le récit de tant d'exemples, de douter qu'un maître ne puisse quelquefois être obligé par son serviteur. Et seroit-il raisonnable que la personne fît plutôt du déshonneur à l'action, que l'action de l'honneur à la personne? Tout ce qu'il y a d'hommes au monde n'a qu un commencement et (ju'une origine. Le plus noble est celui qui a l'âme la plus droite et la disposition meilleure aux choses louables. Toutes ces effigies avec leurs festons rangées aux portiques d'une basse-cour, et toutes ces armoiries avec leurs timbres sur la porte de nos maisons, nous font plus connoître qu'elles ne nous ennoblissent. Le monde est notre père commun à tous ; par quelques degrés que nous descendions, sans lustre ou avec lustre, nous ne venons d'autre que de lui. Ne vous laissez pas abuser à ces compteurs de généaloaies. Comme ils se trouvent au bout de leurs aïeuls, et qu'ils sont arrivés à ceux qu'ils ne peuvent nommer qu'avec honte, sans passer plus outre ils mettent un dieu de la partie, et lui font aimer une femme, d'où, si vous les voulez croire, le commencement de leur race est premièrement sorti. Xc méprisez point un homme

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