LIVRE III. CHAPITRE XXVIII
pour avoir des parents que la fortune n'a pas beaucoup favorisés. Soit qu'entre nos pères il v en ait des affranchis, soit qu'il y en ait des esclaves, soit qu'il y en ait d'étrangers, n'en ayons pas moins de courage. Passons par-dessus tout ce que nous verrons qui n'aura point d'éclat; au bout de la course nous trouverons la parfaite noblesse qui nous attend. Pourquoi sommes-nous si hors de la connoissance de nous-mêmes, de ne vouloir pas recevoir un plaisir d'un serviteur, et nous souvenir plutôt de sa condition que de regarder à son mérite? Comme avons-nous l'impudence d'appeler quelqu'un serviteur, et être nousmêmes valets de nos vilenies, de notre gourmandise, d'une putain, et quelquefois de plusieurs tout à la fois? Osons-nous bien appeler quelqu'un serviteur, et faire la vie que nous faisons ? Où nous va porter ce carrosse si magnifique? où nous accompagne tout cet attirail de pages et de laquais si richement habillés ? N'est-ce pas à la porte de quelque huissier, ou au jardin de quelqu'un qui n'a pas seulement l'honneur d'être couché sur l'état de son maître? ÎSous ne voulons pas avouer que notre serviteur nous puisse obliger, et cependant nous réputons à beaucoup de faveur si celui d'un autre a seulement fait signe de nous voir quand nous l'avons salué. D'où nous vient cette discorde à l'âme? Chez nous, nous sommes impérieux et insupportables ; dehors, il n'est rien de si souple et de si doux. Nous devenons aussi contemptibles comme nous faisons les contempteurs en la maison. Aussi n'y at-il gens au monde à qui plus tôt le courage s'abaisse, qu'à ceux à qui il s'élève sans occasion, ni de qui les injures soient plus outrageuses, que de ceux qui ont appris à les faire en les recevant.
XXIX. Il a fallu que j'aie fait ce discours, pour rabattre l'insolence de quelques-uns qui s'attachent à la fortune, et maintenir le droit de bienfait aux serviteurs, pour en
faire puis après de même en la cause des enfants; car il y en a qui demandent s'il est possible que quelquefois les pères et les mères puissent recevoir de leurs enfants plus de bien qu'ils ne leur en ont fait. Nous demeurons d'accord qu'il est assez de fils qui ont plus de bien et plus de crédit que leurs pères, et demeurons d'accord aussi qu'il en est qui sont plus gens de bien; et par conséquent qu'ayant la fortune plus grande et la volonté meilleure, il n'est pas impossible qu'ils ne leur rendent mieux qu'ils n'en ont reçu. Ils disent là-dessus, que quoi que le fils donne au père, il ne lui rend jamais ce qu'il lui doit; parce que s'il donne, c'est du père même qu'il tient le moyen qu'il a de donner, et que jamais celui ne peut être vaincu par un bienfait, qui est auteur du bienfait par lequel il semble être vaincu. Pour réponse, il faut premièrement considérer qu il est des choses qui prennent leur commencement d'ailleurs, et toutefois avec le temps deviennent plus grandes que celles qui leur ont donné commencement. Et pourtant s'il a fallu qu'une chose ait commencé d'être devant que de venir à la grandeur où elle est, ce n'est pas à dire qu'elle ne soit plus grande que celle par qui elle a commencé. Il n'v a rien qui n'aille bien au delà de son commencement. Les semences qui sont causes de toutes choses , sont à la fin les moindres parties de ce qui est venu d'elles. Regardons le Rhin, l'Euphrate et une infinité d'autres fleuves renommés au monde : que seroient-ils si nous en faisions l'estime aux lieux où ils commencent à courir.'' Tout ce qui les fait craindre, tout ce qui leur donne réputation, ils ne l'ont que pour avoir fait du chemin. Otez les racines, il ne sera plus de forêts, les montagnes n'auront plus de robes. Considérons ces grands arbres, ou en la hauteur et grosseur de leur tronc , ou en l'étendue de leurs branches : combien trouverons-nous que la racine avec ses petits