‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 60 sur 332 · LIVRE IV. CHAPITRE XIV. io · texte numérisé non relu

LIVRE IV. CHAPITRE XIV. io

qu'il acquiert? Quand T intention de taire plaisir est pure et nette, toutes ces imaginations ne viennent jamais en l'esprit. Elle nous fait oublier nos intérêts, et la main au collet nous traîne au dommage tout évident, étant assez satisfaite du contentement qu'elle a de faire plaisir. XV. N'est-ce pas chose hors de toute dispute, que l'injure est le contraire du bienfait ? Comme l'injure de soi est évitable, pour la même raison le bienfait est désirable de soi. Et comme l'infamie du mal est plus que toute la récompense qui nous est proposée de le faire, aussi quand il est question de bienfaire, Ihonnêteté de la chose même, sans autre considération, doit être assez forte pour nous en donner la volonté. Nous avons tous une inclination naturelle d'aimer nos bienfaits. Depuis que nous avons obligé un homme , nous prenons plus de plaisir à le voir qu'auparavant, et bien souvent le premier bien qu'il a reçu de nous est cause que nous lui en faisons un second. Combien de fois oyons-nous dire: « Je l'ai tiré de peine, je lui ai sauvé la vie, je ne saurois avoir le courage de l'abandonner! 11 me prie de l'assister contre ses ennemis. Ce sont gens de beaucoup de moyen et de crédit. Je voudrois bien u'en rien faire ; mais le remède? Je l'ai déjà assisté une et deux fois. » Ne voyez-vous pas que cette considération a je ne sais quoi de violent , qui nous contraint de faire plaisir? premièrement pource qu il le faut faire, et secondement pource que nous y sommes embarqués. Il y en a tel à qui la première fois nous pouvions nous excuser, mais pource que nous lui avons déjà fait plaisir, nous pensons qu'avoir commencé nous oblige à continuer. Et tant s'en faut que l'utilité soit ce qui nous convie à faire plaisir, qu au contraire 1 affection seule que nous portons à notre bienfait est le plus souvent cause que nous faisons de la dépense à entretenir des choses qui ne nous servent de rien, et sommes portés aussi naturellement à l'indul-

io6 TRAITÉ DES BIE^FA1TS DE SÉ^'ÈQUE.

gence d un bienfait mal réussi , que d'un enfant qui nous déplaît.

XVI. Pour le regard de ce qu'ils disent, qu'on se doit aussi revancher d'un bienfait pour le profit, et non pour l'honneur, il sera bien aisé de leur répondre; parce que des mêmes raisons que nous avons amenées pour prouver que le bienfait est de soi chose désirable, nous tirerons la conséquence indubitable de ce que nous avons en cet endroit à leur prouver. Il faut faire état que cette maxime que nous baillons pour fondement à toutes nos preuves, qui est qu une chose honnête n est estimée pour autre occasion que pource qu'elle est honnête, est un point qui demem'e fixe, et contre lequel il n'v a plus d'apparence de disputer. Qui est-ce qui voudroit dire que ce ne fût chose honnête de reconnoitre un plaisir cpi'on a reçu? Qui estce qui n'aura mal au cœur d'un ingrat, et ne le détestera comme un homme qui n'est pas même capable de se faire bien ? Quand on vous parlera * de quelqu un qui aura beaucoup d'obligations à son ami, et cependant ne fera compte de les reconnoître, que direz-vous de lui? de quoi raccuserez-vous?ou d'avoir fait une chose qui lui fera recevoir de la honte, ou de n'en avoù^ point fait une qui lui pouvoit apporter du profit? J'estime que vous le tiendrez pour un méchant homme, et qui a plutôt besoin de punition que de cui"ateur ; ce que vous ne feriez pas, si ce n'étoit chose honnête et désirable de soi que de reconnoître un bienfait. Il est des choses qui ont une montre^ douteuse, et qu'on ne peut tenir pour honnêtes, que premièrement on n'en fasse l'interprétation. Mais cette- ci est trop belle, tiop brillante, cl trop exposée à la vue, pour révoquer son mérite en doute.

1, Dans l'édition de ifi3o : a Quand on nous parlera. »

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