LIVRE ÏV. CHAPITRE XVII
XVII*. Y a-t-il chose au monde de qui Tapprohation soit si universellement reçue aux esprits des hommes, comme de reconnoître un plaisir quand on nous l'a fait ? Que pensez-vous qui nous convie à le faire ? Est-ce le profit? qui rend quiconque l'estime coupable d'ingratitude. Est-ce l'ambition? quel sujet y a-t-il de se \anter d'avoir payé ce qu'on devoit? Est-ce la crainte? les ingrats ne craignent rien, pource qu'on n'a point fait de loi contre eux, avec cette opinion, peut-être, que la nature y avoit assez pourvu, comme il n'y a point de loi qui commande l'amour des enfants envers les pères, ni l'indulgence des pères envers leurs enfants. Nous n'avons que faire d'être poussés à une chose où nous sommes portés naturellement. Gomme il ne faut exhorter personne à se vouloir du bien, parce que c'est une affection qui sort avec l'homme du ventre de la mère, aussi ne fautil à rechercher ■ les choses qui sont honnêtes de soi-même. Leur propre mérite les recommande 5 et est une chose si aimable que la vertu, que ceux même qui font de mauvais actes ne laissent pas en leur âme d'approuver ce qui est bon. Qui est celui qui ne prenne plaisir qu'on l'estime libéral? qui parmi les injures et les outrages n'affecte le nom d'homme de bien? qui ne cherche quelque beau masque à la laideur de ses méchancetés? et qui, s'd a fait quelque injure, ne la fît volontiers passer pour obligation? Ainsi quand ils ont foulé quelqu'un aux pieds, ils prennent plaisu' qu'il les remercie ; et ne pouvant être ni bons ni libéraux, montrent toutefois qu'ils sei'oient bien aises qu'on les eût en cette opmion. Cette affection que naturellement on porte à ce qui est honnête, leur fait de-
I. Dans les éditions de ifS3o et de i(S3i, les chapitres xvi et xvii sont réunis en un seul. Le suivant toutefois a le chiffre xviii. 3, Aussi l'houime ne manque-t-il pas de rechercher —
io8 TRAITÉ DES BIENFAITS DE SÉNÈQUE.
sirer une réputation contraire à leur vie, et cacher leur méchanceté, qui leur déplaît et leur fait honte, quoiqu'ils ne se puissent priver d'en tirer le fruit. Aussi fautil qu'un homme soit étrangement révolté contre les maximes naturelles, et dépouillé de tout sentiment d'humanité, qui fait mal avec cette intention de se donner du contentement. Et de fait, demandez à qui vous voudrez de ceux-ci qui vivent de brigandages, et qui coupent la gorge aux passants sur les chemins, s'ils ne seroient pas plus aises que l'argent leur vînt d'autre façon. Le plus enragé de tout ce qu'ils sont vous dira qud seroit bien content de n'en faire point la vie, pourvu qu'il en eût le revenu. La méchanceté ne plaît à personne, mais seulement le profit d'être méchant. La plus grande obligation que nous ayons à la nature , c'est qu'aussitôt que nous sommes sur le point de quelque action, la vertu nous fait passer dans l'âme quelque rayon de sa lumière ; et si nous ne l'avons suivie, pour le moins nous ne pouvons pas nous excuser qu'elle ne nous ait éclairé.
XVIIL Voulez-vous bien voir que la gratitude est chose désirable de soi-même? Représentez-vous si l'ingratitude de soi-même n'est pas évitable, comme la chose du monde qui divise et ruine le plus la société du genre humain. Quel autre moyen avons-nous de nous conserver, que par la vicissitude des offices que nous nous rendons l'un à l'autre réciproquement ? Tout ce que notre vie a pour se défendre, tout ce qu'elle peut opposer aux violences extérieures, est en la communication des bienfaits. Mettez les hommes chacun à part soi, que sera-ce qu'une gorge chaude au reste des animaux*, et un peu de
1 . 11 y a en latin : Animalium prxda et vict'imœ. Gorge cliaude signifie, en terme de fauconnerie, la chair des animaux vivants qu'on donne aux oiseaux de proie.