LIVRE IV. CHAPITRE XXIX
cela bienfait? Ce n'est pas que ces petites choses-là ne fassent quelquefois plus de plaisir que de bien plus grandes; mais la valeur en est si contemptible, qu'aux occasions mêmes où elles semblent les plus nécessaires, elles ne peuvent avoir aucun prix. Puis après il faut ce qui est le principal : c'est que le bienfait aille à celui pour qui je le destine, et que je l'en juge digne; que je le donne de bon cœur, et que je m'en réjouisse après l'avoir donné. Or il n'y a rien de toutes ces considérations aux choses dont il est question ; car nous ne les leur donnons pas comme à gens qui le méritent , mais les baillons nonchalamment comme choses de peu de pi'ix ; et semble que nous n'avons pas tant d'égard à l'homme, comme nous avons à l'humanité,
XXX. Je ne veux pas dire qu'il n'y ait des choses qu'en considération du mérite de quelque autre je donnerois à celui que je connoîtrois ne les mériter point; comme en la brigue des honneurs, quelquefois des gens qui ne valoient du tout rien ont été préférés à de bien habiles hommes, pour le seul respect de l'antiquité de leur maison ; comme certainement cela n'est pas sans apparence. C'est chose sacrée que la mémoire des grandes vertus, et n'y a rien qui plus convie de gens à bien faire, que de voir le crédit des grands personnages, et la considération de leurs services vivre si longtemps en la souvenance des hommes, que le fruit en soit encore recueilli par leur postérité. Qui bailla le consulat au fils de Cicéron, que la mémoire de son père? Qui fit dernièrement appeler Cinna de l'armée pour le faire consul ? Qui a donné des charges à Sextus Pompems, et à tous les Pompées, sinon la grandeur d'un homme seul? Grandeur à la vérité si grande, qu'il y a eu assez de sa ruine pour élever tous ceux de sa maison. Qui en ces derniers jours a fait prêtre en plus d'un collège Fabius Persicus, homme si sale et si abomi-
nable, que les plus sales et les plus abominables ne s'en approchoient qu'avec horreur? N'est-ce pas la mémoire d'un \errucosus, d'un Allobrogicus, et de ces trois cents, qui par les mains d'une famille seule avec autant de fortune que de courage décidèrent la querelle de tout le peuple romain? Nous devons ce respect aux vertus, de les honorer absentes comme présentes. Ceux qui ont obligé plus d'un siècle , il est raisonnable que plus d'un siècle les reconnoisse. Cettui-ci a mis d'honnêtes hommes au monde : il faut avoir égard à lui. S'il n'a point de mérite, ses fils en ont. Cet autre est d'une maison où il y a eu de grands personnages : quel qu'il soit, c'est raison qu'il se ressente de leur gloire , et que comme lieux sales éclairés du soleil, ces fainéants, qui n'ont point de clarté propre, prennent quelque lumière de celle de leurs prédécesseurs.
XXXI. Je veux en cet endroit prendre la défense des Dieux. Car on demande ordinaii^ement : « Que vouloit dire leur providence de faire régner Arideus ? » Pensez-vous que c'ait été à lui qu'elle ait donné ce royaume? Ça été à son père, et à son frère. Pourquoi a-t-elle mis l'empire du monde entre les mains de Caius César, homme insatiable de l'effusion du sang humain, et qui le regardoit couler avec une contenance si émue et si passionnée, qu'il taisoit croire que volontiers il eût ouvert la bouche pour le recevoir? Et quoi donc, vous crovez que ce fut à lui qu'il fut donné? Ce fut à Germanicus son père, à son aïeul, à son bisaïeul, et à plusieurs autres de moindre condition, mais non de moindre mérite, qui les avoient précédés en cette maison. Pensez -vous, quand on fit Maniercus Scaurus consul, qu'on ne sût pas bien son exercice ordinaire de lécher les mois de ses ser\ antes ? Et luimême le dissimuloit-il? N'étoit-ce pas son plaisir qu'on le reconnut tel qu il etoit? 11 me souvient d'avoir ouï re-