‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 72 sur 332 · LIVRE IV. CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

LIVRE IV. CHAPITRE XXXIV

que de la certitude en son âme; et cette condition, qu'il n'oublie en rien qu'il fasse ou qu'il propose, le garde que jamais il ne peut choir que sur ses pieds.

XXXV. Je vous ai promis un plaisir; mais c'est pourvu qu'il ne survienne rien qui m'en doive empêcher ; car que sera-ce, si ce que je vous ai promis, ma patrie me le demande? s'il se fait une ordonnance par laquelle ce que je vous ai promis soit défendu? Je vous ai promis ma fille; mais depuis j'ai su que vous étiez étranger. Il ne peut donc y avoir d'alliance entre nous. Ma défense est la loi qui me le défend. Mettez les choses comme elles étoient quand je vous ai fait ma promesse, et si je ne la vous tiens, je n'empêche point que vous ne m'appeliez méchant et parjure, comme il vous plaira. Autrement, par le changement qui est arrivé, je suis quitte de ma parole, et aux mêmes termes que j'étois avant que la vous avoir donnée. Je vous ai promis de plaider votre cause ; mais depuis j'ai su qu'il y a de l'intérêt de mon père. Je vous ai promis d'aller aux champs avec vous ; mais on m'assure que tout est plein de voleurs par les chemins. Je devois me trouver à une vue* avec vous; mais mon fils est malade, mais ma femme est au travail d'enfant. Pour tenir ma parole engagée, il faut que tout soit comme il étoit quand je vous ai promis. Or quelle plus notable mutation peutil arriver que de vous avoir trouvé un ingrat et un méchant homme , contre ce que je m'en étois persuadé? Je pensois vous donner quelque chose , pour l'opinion que j'avois que vous eussiez du mérite; mais je vous la refuserai, pource que je vois bien que vous n'en avez point;

I. Se trouver à une vue, c'est a se transporter sur un héritage contentieux pour le montrer à l'œil à sa partie, et l'assurer de ce qui lui est dtinandé. s ^ o\ez le dictionnaire de Furetière. — C'est l<i le sens propre de la locution latine in rem prxsentem venue, que Malherbe traduit de cette manière.

et peut-être me fâcherai-je encore avec vous pour m'avoir si vilainement abusé.

XXX\I. Si est-ce que devant que me dédire, je considérerai ce que la chose peut valoir. Sa mesure me donnera conseil. Si elle est petite , je la vous donnerai , non pource que vous la méritez , mais pource que je vous Tai promise. Et ne vous la donnerai pas comme un présent; mais je penserai qu'il faut retirer ma parole , et me mordrai le (ioigt pour me ressouvenir de n'y retourner pas. Je serai bien aise qu'il m'en coûte quelque chose, afin qu'une autre fois je ne sois pas si léger à promettre. Cela me servira de bâillon * . Si elle est grande, je me garderai bien, comme disoit Mécénas, de faire chose de quoi je sois tancé plus d'une fois ; car je ferai comparaison de l'un à l'autre. C'est quelque chose de tenir sa promesse; mais aussi est-ce beaucoup de ne donner point à un qui en soit indigne. Toutefois il en faut considérer l'importance. Si c'est peu de cas , il faut avoir patience. Mais s'il m'en peut revenir quelque dommage , ou que ce soit chose qui me puisse faire rougir, j'aime mieux m'excuser une fois de l'avoir refusé, que toute ma vie de l'avoir donné. Le tout est de savoir combien j'estime ma parole; et non-seulement je ne baillerai point ce que j'aUrai promis mal à propos, mais, qui plus est, je me ferai rendre ce que je n'aurai pas bien donné. In homme n'est pas sage qui a été surpris en une promesse, s'il pense être obligé de la tenir.

XXXYII. Philippe , roi de Macédoine , avoit en son armée un soldat , vaillant homme , et qui avoit bien servi en beaucoup d'occasions, à cause de quoi le Roi de fois à autre lui donnoit beaucoup de choses, et le reconnois-

I. Malherbe traduit ainsi linguarium, qui paraît signifier plutôt « une amende pour des paroles inconsidérées. »

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