LIVRE IV. CHAPITRE XXXVII. i^y
sant d'une âme vénale, ne cessoit de lui laisser aller quelque petit présent , pour engager toujours davantage son affection . Il arriva que ce soldat étant sur un navire qui se perdit, fut jeté sur les terres d'un homme du pays, qui tout aussitôt qu'il fut averti de cet inconvénient, courut au rivage , où le trouvant malmené comme il étoit , il le recueillit, le fit apporter en sa maison , lui quitta son lit, le fit panser un mois à ses dépens , et enfin , après l'avoir bien remis, lui donna moyen de s'en retourner. Ce soldat en disant adieu devoit faire son hôte tout d'or, et ne lui demandoit point plus long terme que de se voir auprès de son prince. En la première occasion qu'il eut de parler à Phdippe , il ne faillit pas de lui faire le discours de son naufrage, et sans lui parler du secours, au bout du compte lui demanda les biens d'un certain homme, qu'il lui dépeignit comme il voulut. Ce certain homme étoit ce même hôte qui l'avoit si bien reçu et si bien traité. Les rois sont bien souvent contraints de fermer les yeux quand ils donnent, et principalement entre les nécessités de la guerre, où il y a danger de mécontenter les demandeurs. La justice d'un homme ne peut pas résister à tant de cupidités qui ont les armes en la main. Aussi n'est-il pas possible d'être bon capitaine, et être homme de bien tout ensemble. Comme seroit-il possible de soûler tant d'hommes perpétuellement affamés ? Que leur demeureroit-il si chacun avoit le sien '.' Cette considération fit accorder à Philippe ce que le soldat lui demandoit. Le pauvre homme se voyant hors de sa maison , ne fit pas comme quelque niais, qui eût pensé qu'on lui eut fait grâce de ne l'avoir pas donné lui-même. Il en écrivit à Philippe, en peu de paroles et librement. Cette lettre le mit tellement en furie, qu'à peine eut-il loisir de la lire pour commander à Pausanias qu'il fît rendre le bien au premier maître, et que le soldat fût marqué au iront de lettres qui por-
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i^o TRAITÉ DES BIENFAITS DE SÉINEOIE.
tassent témoignage de son ci'ime. Et certainement il méritoit mieux que ces lettres lui fussent gravées dans les os que marquées simplement sur le front, pour avoir été si malheureux de vouloir réduire son hôte en la même ruine et en la même misère d'où d l'avoit tiré. Mais nous parlerons du châtiment qu'il méritoit. Quoi que c'en soit, il n y a point de doute qu'il ne le fallût priver de ce que par une injure si remarquable il s'étoit efforcé de posséder. Et pour ce qui est de la punition, qui est-ce qui auroil eu compassion d'un acte que la pitié même n'auroit su
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XXX^ III. Philippe ne vous peut donner ce qu'il vous a promis, qu'il ne fasse non-seulement une injustice, mais un acte abominable, et que par même moyen il ne ferme le rivage à tous ceux qui jamais courront fortune sur la mer. Mais n'importe, vous voulez qu'il le fasse, pource qu il le vous a promis. Ce n'est pas légèreté de quitter une erreur quand on Ta reconnue. On a plus tôt fait d'avouer franchement qu'on a été trompé, et qu'on ne pensoit pas que la chose allât de cette façon. C'est la rigueur d'une opiniâtreté trop foUe et trop présomptueuse, de dire : « Bien ou mal, il faut que cela soit, puisque ma parole y est. » Il n'y a point de honte, tjuand la chose change, de changer d'avis. Or sus, je veux que Philippe le fît jouir de ce bien qu'il vouloit avoir acquis par son naufiage. N'eùt-ce pas été une interdiction générale deau et de feu à tous ceux que la fortune eût jamais fait tomber en quelque inconvénient?" Il vaut bien mieux, dit Philippe, que tu te promènes par mon royaume avec ton inscription, où chacun lira que je veux que la table hospitale* soit sacrée, et n'entends point que ce soit crime capital aux terres de mon obéissance de recueillir les personnes