‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 79 sur 332 · LIVRE V. CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V. CHAPITRE V

sible, n'a pas moins la vertu de couper. J'en dis de même (Fun homme qui a la volonté disposée à reconnoître. Ce ne lui est point de honte d'être vaincu de bienfaits, quanrl la fortune ou la vertu de ceux qui lui ont fait plaisir est telle, que les revanches trouvent la porte fermée chez eux. Pour le père et la mère, il y a de l'apparence qu'ils nous peuvent vaincre; car en l'âge où nous les trouvons sévères, et que nous n'avons pas le jugement de comprendre le bien que nous en recevons, nous leur voulons mal. Et puis comme le temps, qui mûrit toutes choses, nous a fait reconnoître que ce qui nous les faisoit haïr nous les devoit faire aimer, et que toutes leurs rigueurs étoient des diligences nécessaires pour tenir en bride les mouvements inconsidérés de notre jeunesse, à cette heure-là nous les perdons. Il y en a peu qui vivent si longtemps, qu'ils goûtent le vrai contentement qu'il y a d'avoir des enfants. La plupart ne les sentent que par la charge qu'ils en reçoivent. Et toutefois ce n'est point chose honteuse qu'un fds soit vaincu de bienfaits par son père. Mais pourquoi seroit-elle honteuse du père, puisqu'elle ne l'est d'homme du monde ? Il est des personnes à qui nous sommes égaux et inégaux : égaux en affection, qui est la seule chose qu'ils nous demandent, et la seule aussi que nous leur promettons ; inégaux en fortune, qui peut bien empêcher la volonté que nous avons de reconnoître, mais pour cela ne nous doit pas faire rougir comme vaincus. Pourvu qu'on suive, il n'y a point de déshonneur à n'atteindre pas. Nos affaires sont quelquefois d'une façon, que devant que de payer la première dette, il faut faire un second emprunt. Et ne faut point avoir honte de devoir des choses que nous ne pouiTons pas rendre; parce que nous savons bien qu'il ne tiendra pas à nous, et que si nous en sommes empêchés, ce sera pour quelque incommodité qui nous eu ôtera le moyen. Quoi qu'il en soit, nous ne

i4o TRAITE DES BIENFAITS DE SÉKÈ.QUE.

serons point vaincus en affection, et n'aurons point honte de l'être en choses qui ne seront pas en notre pouvoir.

VI. Alexandre se glorifioit ordinairement que jamais personne ne Favoit vaincu de bienfaits*. Ce n'est pas une louange qu'il dût imputer à l'obéissance des Macédoniens, des Grecs, des Gares^, des Perses, et de tant d'autres peuples réduits sous son empire depuis un coin de la Thrace jusques aux derniers bords de la mer du Levant , puisque Socrate le fit aussi bien que lui, et que Diogène même le vainquit. Je dis qu'il le vainquit. Pourquoi non? puisqu'à la honte de son ambition élevée au-dessus de toutes les hauteurs de la terre, il lui fit voir un homme à qui il ne pouvoit ni rien prendre ni rien donner. Le roi Archélaùs pria Socrate de le venir trouver. A quoi on dit qu il fit réponse qu'il ne vouloit point aller trouver un homme qui lui pût faire plus de bien qu'il ne lui en pouvoit rendre. Je ne sais pas qui lui faisoit tenir ce langage; car il étoit libre de ne rien prendre s'il ne vouloit. Et puis il eommencoit le premier à faire plaisir, parce qu'il venoit à la requête d'Archélaûs, et lui faisoit un plaisir de quoi il ne se pouvoit jamais acquitter. Tout ce que lui pouvoit donner Archélaiis, c étoit de l'or et de l'argent, et il eu pouvoit recevoir l'exemple de ne faire cas ni de l'or ni de l'argent. Pourquoi donc avoit-il peur de ne se pouvoir revancher en son endroit ? (^ue pouvoit-il recevoir de si grand comme ce qu'il lui eût donné, de lui faire voir un homme qui savoit que c"étoit de la vie et de la mort, et qui étoit sur la frontière de l'une comme toujours prêt de passer à l'autre? s'il eut ouvert les yeux à ce roi, qui ne voyoit goutte en plein midi, et qui savoit si peu des secrets de nature, que l'étonnement de voir une éclipse de soleil lui fit fermer son palais, et raser le poil à son fils,

i. Vak. (édii. de ifiji; : En bienfaits. — x. Cares, Cariens.

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