LIVRE V. CHAPITRE VI. i4r
comme s'il eût fait le deuil, ou quil lui fût survenu quelque grand inconvénient? Combien lui eùt-il fait de plaisir s'il le fût allé trouver dans les ténèbres où la peur Tavoit envoyé cacher, et lui eiU dit : « Sortez, n'avez point de peur ! Ce que vous voyez n'est pas une défaillance du soleil, c'est la rencontre de deux astres, parce que la lune qui marche au-dessous du soleil s'est trouvée entre lui et nous, et nous en a fait perdre la vue. Quand elle ne le fait que toucher en passant, elle n'en cache qu'une partie. Quand son opposition est plus grande, elle en cache davantage; et si elle est du corps entier, et que à droite ligne elle se trouve entre le soleil et la terre, nous ne le vovons du tout point. Mais parce qu'ils font toujours leur chemin d'une extrême vitesse, ils ne seront guère en celte conjonction, et tout incontinent se trouveront l'un d'un côté et l'autre de l'autre, et la tei're sera éclaircie comme elle étoit. C'est un ordre qui durera éternellement, et ne sera jamais siècle qui n'ait des jours limités*, où par cette interposition de la lune nous serons empêchés de voir, ou tout le soleil, ou une partie de ses rayons. Attendez tant soit peu, vous le verrez désembarrassé de ce nuage, et luire aussi clair et net qu'il étoit auparavant. » Socrate n'avoit-il pas de quoi payer Archélaûs, en lui enseignant à se conduire au gouvernement de son Etal? Et sans en venir plus avant, que pouvoit donner Archélaûs, qui ne fût assez reconnu par le seul honneur que Socrate lui eût fait de le recevoir? Pourquoi donc est-ce que Socrate fit cette réponse? sinon que cet homme, qui eu paroles couvertes se moquoit ordinairement des grands plutôt que des autres, aima mieux se défaire d'Archèlaùs par une excuse^ qu'il prît à son avantage, que de lui ré-
I. Limités, fixés; en latin disposltos ac prxdictos e/ies. 1. L'édition de ilî'îo porte /;or ii/i écrit, faute corrigée dans l'édition de ifiSi.
i/,2 TRAITÉ DES BIENFAITS DE SÉNÈQUE.
pondre quelque chose mal à son goût qui l'auroit offensé. Il lui dit qu'il ne vouloit rien prendre qu'il ne pût rendre, et peut-être qu'il eut peur qu'il ne lui fallût prendre quelque chose contre son luimeur, ou qui ne fût pas digne de lui. On dira que s'il ne la vouloit, il avoit moyen de la refuser. Oui, mais il encouroit l'indignation d'un prince qui n'avoit pas sa colère réglée, et qui vouloit, quoi qu'il donnât, qu'on le reçût avec honneur. Autant vaut ne recevoir point ce qu'un roi baille, comme ne bailler point ce qu'il veut recevoir. Les deux ne lui font pas moins d'injure l'un que l'autre; et même, s'il est superbe, il se piquera moins de n'être point craint, qu'il ne fera d'être dédaigné. Voulez-vous savoir le vrai sujet qui garda Socrate d'aller trouver Archélaûs? Cet homme, qui étoit si libre qu'une ville libre ne le put endurer, ne voulut pas se donner un maître, et s'assujettir volontairement.
VII. Je crois que nous avons assez traité cette question, s'il y a de la honte à être vaincu de bienfaits. Ceux qui la font savent bien qu'un homme ne peut se faire plaisir à soi-même ; car autrement ils eussent bien su aussi qu'il n'y a point de honte d'être vaincu par soi-même. Or il y a quelques stoïques qui demandent si on se peut devoir quelque chose à soi-même, et si on est obligé de s'en acquitter. Ce qui, à mon avis, a donné sujet de mettre cette dispute en avant , c'est que nous disons ordinairement : « Je n'en sais gré qu'à moi, je ne me puis plaindre que de moi, j'en suis en colère contre moi-même, je m'en châtierai, je m'en veux mal, » et plusieurs autres telles paroles, qui semblent s'adresser à quelque autre qu'à nous. Ils disent que si je puis faire chose qui me nuise, je puis aussi faire chose qui me profite. Et puis quelle raison y a-t-il que faisant quelque chose pour un autre on l'appelle bienfait, et que la faisant pour moi-même elle ne porte pas le même nom? Pourquoi ne me serai-je obligé