‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 82 sur 332 · LIVRE V. CHAPITRE VIII. i · texte numérisé non relu

LIVRE V. CHAPITRE VIII. i

s'est-il enfermé , il n'est point tenu d'en rendre compte. Il s'est donné quelque chose; mais au même temps il l'a rendue à celui qui la lui avoit donnée. On dit que jamais Nature ne perd rien. Ce qu'on lui ôte d'un côté lui revient de l'autre. IMais, direz-vous, à quel propos vient cet exemple pour la question mise en avant? Je le vous dirai. Faites compte que vous êtes ingrat ; le bienfait pour cela ne se perd point, il demeure à celui qui l'a donné. Prenez le cas que vous n'en vouliez pas prendre la revanche. Elle est déjà chez vous avant qu'on vous la fasse. Vous ne pouvez rien perdre. Ce qui vous est ôté vous est acquis. Le cercle tourne dans vous-même ; en prenant vous donnez, en donnant vous prenez.

IX. Vous me direz qu'il se faut faire plaisir, et qu'il se le faut donc rendre. L'antécédent d'où .vous tirez cette conséquence n'est pas véritable ; car personne ne se fait plaisir, mais obéit à l'inclination qu'il a de nature de se procurer du bien, et de laquelle vient cette sollicitude extrême que nous avons d'éviter ce qui nous peut nuire, et suivre ce qui nous peut profiter. C'est pourquoi celui qui se donne quelque chose n'est point libéral, celui qui se pardonne point clément, ni point miséricordieux celui qui a compassion de sa misère propice. Ce qui étant fait à l'endroit des autres est libéralité, clémence et miséricorde, est nature quand il est fait en notre endroit. Le bienfait est une chose volontaire: mais c'est chose que par force il faut faire que de procurer notre utilité. Plus un homme fait de bien, plus il est en réputation d'être libéral. Qui jamais a vu louer un homme, pour s'être fait plaisir et s'être délivré de la main des voleurs? On ne peut dire qu'un homme se loge ; aussi ne peut-on dire qu'il s'oblige. On ne se peut faire crédit; aussi ne se peuton faire plaisir. S'il est vrai qu'un homme se puisse faire du bien, c'est une libéralité qui est en perpétuelle action.

Malherue. II lu

i/,G TRAITÉ DES BIENFAITS DR SÉNÈQUE.

11 ne peut savoir le compte de ses bienfaits. Comme donc aura-t-il moyen de se revancher, vu que les revanches lui seront autant de nouvelles obligations ? Comme pourrat-il discerner s'il se prête ou s'il se rend, vu qu'il est luimême le théâtre et le joueur de la comédie ? Je me suis tiré de péril ; c'est un plaisir que je me suis fait. Si une seconde fois je m'en tire, est-ce un nouveau plaisir que je me fais, ou une revanche de celui que je me suis déjà fait? Et puis quand je vous accorderai qu'un homme se peut faire plaisir, je ne vous accorderai pas pourtant qu'il se le doive. Pourquoi? Pource qu'en se le donnant, il se le rend. L'ordre d'un bienfait va de cette façon : on reçoit, on doit, et puis on rend. 11 n'v a point d'apparence que nous nous puissions rien devoir, parce que nous faisons la dette et l'acquittons tout ensemble. Donner, devoir, et rendre , sont des actions qui se doivent faire entre deux personnes; par une seule, il n'y a point de moyen.

X. Bienfait est bailler quelque chose profitable. Le mot de bailler présuppose une autre personne qui reçoive. Ne dirions-nous pas qu'un homme seroit hors du sens, qui diroit qu'il se seroit vendu quelque chose? parce que la vendition est une aliénation et remise d'une chose et du droit que nous y avons, sur une autre personne. Il est de donner comme de vendre. C'est laisser partir quelque chose de nos mains , et bailler à posséder à un autre ce que nous avons possédé. On ne se peut donc donner de bienfait, puisqu'on ne se peut rien donner du tout. 11 se fait un assemblage de deux contraires, qui sont donner et recevoir. Et cependant il y a bien de la différence, quand on les met l'un vis-à-vis de l'autre. Mais si quelqu'un se fait plaisir à soi-même, à cette heure-là donner et recevoir, qui sont deux choses, n'en deviennent qu'une. Je pense avoir dit, il n'y a guère, qu'il est des choses d'une certaine forme, que toute leur

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