‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 83 sur 332 · LIVRE V. CHAPITRE X · texte numérisé non relu

LIVRE V. CHAPITRE X

signification s'en va hors de nous. Je suis frère , mais c'est d'un autre; car il n'y a point de moyen qu'un homme soit frère de soi-même. Je suis pareil, mais c'est à quelqu'un. On ne peut parler de comparer ni de joindre, qu'on ne s'imagine plus d'une chose. Les bienfaits sont de cette nalure. Le mot même de bienfait le montre. Il y a aussi peu de moyen de se bienfaire, que de se favoriser, ou d'être de son parti. Cette matière est assez fertile d'exemples , pource que le bienfait est au rang des choses qui veulent de la pluralité. Il est des choses très-belles, très-honnêtes et très-excellentes, qui ne se peuvent faire qu'en compagnie. On fait cas de la bonne foi, comme d'une des choses autant utile que nulle autre au commerce des hommes, et cependant on ne dit point qu'un homme se soit gardé la foi.

XL Venons à cette heure à la dernière partie. Celui qui se revanche, il faut qu'il lui coûte quelque chose, comme à un qui paye de l'argent qu'il doit. Or il ne coûte rien à celui qui se revanche à l'endroit de soi-même, non plus que celui ne gagne rien qui se fait bien à soimême. Le bienfait et la revanche ont une réciprocation qui n'est point en un homme seul. Celui qui se revanche profite à son tour à celui qui l'avoit obligé. Celui qui se revanche à soi-même, à qui peut-on dire qu'il profite? Et qui est celui, quand il oit parler de bienfait et de revanche, qui ne s'en imagine l'un en un lieu, et l'autre en l'autre ? Qui se revanche à soi-même se profite. Et qui est l'ingrat qui n'ait toujours été disposé à le faire? Mais plutôt qui est celui qui se soucie d'être ingrat, pomvu qu'il puisse faire son profit? Ils disent davantage. Si nous nous devons des remercîments à nous-mêmes, nous nous devons aussi des revanches. Or nous disons : « Je me rends grâces de ce que je ne me suis point marié avec une telle, et de ce que je n'ai point contracté d'amitié avec

i/,8 TRAITÉ DES BIENFAITS DE SÉNÈQUE.

un tel. » En disant cela , nous cherchons de la gloire , et abusons des termes de remercier, pour donner du mérite à notre action. Un bienfait peut bien être fait et n'être pas rendu. Qui se fait bien à soi-même ne peut faire qu il ne retire ce qu il a donné. Ce n est donc point un bienfait. Un bienfait se fait en un temps, et la revanche en l'autre. En un bienfait, ce qui est de plus estimable et de plus glorieux, c'est que pour l'utilité d'un autre nous oublions la nôtre, et nous incommodons pour raccommoder; ce que ne fait point celui qui se fait bien à soimême. Bieufaire est une action de société, qui acquiert des amis et oblige des personnes. A se bienfaire à soimême, il n'y a point de société, point d'acquisition d'amis, ni d'obligation d'aucun. Nous ne donnons sujet à personne de dire : « Il faut que j'honore cet homme, il a fait du bien à un tel, il m'en fera. » Un bienfait est ce que quelqu'un donne, non pour l'amour de soi, mais pour l'amour de celui à qui il donne. Celui qui se fait du bien, il le fait pour l'amour de soi. Ce n'est donc point un bienfait.

XII. Trouvez- vous à cette heure que je vous aie menti de ce que je vous avois dit à l'entrée de ce discours ? Vous direz que tant s'en faut que je puisse tirer quelque gain de ma peine, je fais ce que je puis pour la perdre. Ayez patience, et vous direz encore plus vrai que vous ne dites; parce que je vous mènerai dans des obscurités, d'où quand vous serez sorti , vous n'aurez non plus fait pour vous que de vous être tiré d'un bourbier où vous pouviez ne vous mettre point si vous n'eussiez voulu; car quel plaisir y a-t-il de se rompre la tête à dénouer une chose que vous n'avez nouée pour autre fin que pour la dénouer? Mais comme il y a des choses que pour jouer et passer le temps nous lions en sorte qu'il n'est pas bien aisé de les délier si vous n'en savez le secret, et que celui

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