‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 91 sur 332 · LIVRE V. CHAPITRE XIX. i6i · texte numérisé non relu

LIVRE V. CHAPITRE XIX. i6i

encore que ce soit contre sa volonté; comme au contraire je ne tiens pas qu'un homme fasse plaisir s'il n'en a l'intention, encore qu'il fasse chose d'où il nous revienne quelque profit.

XX. Appelez-vous bienfait une chose qui le tourmente et qui l'afflige? Il y a beaucoup de bienfaits qui ont une mine triste et renfrognée, comme d'attacher, couper et brûler pour guérir. 11 ne se faut pas soucier si celui à qui nous faisons du bien le trouve mauvais, il faut regarder s'il a sujet de le trouver bon. Une pièce d'argent n'est pas mauvaise, pource qu'un étranger, et qui n'en connoît point le coin, la refuse. Qu'il haïsse le bien qu'on lui fait tant qu'il voudra; s'il en a du profit, il en a l'obligation, pourvu que celui qui lui donne le fasse en intention de lui profiter. Il suffit que la chose soit bonne, le mauvais courage de celui qui la reçoit ne l'altère point. Or à cette heure prenons le revers de la médaille. Il veut mal à son frère, mais il lui est expédient de l'avoir. Je l'ai tué. Quoi qu'il die et qu'il s'en réjouisse, je ne lui ai point fait de plaisir. C'est une insidieuse façon de nuire, que de nuire en sorte qu'on en soit remercié. Je vois bien ce que vous voulez dire. Ce qui profite est bienfait, ce qui nuit ne l'est point. Mais je vous vais dire une chose qui ne nuit ni ne profite, et cependant c'est un bienfait. J'ai trouvé votre père mort en quelque lieu à l'écart, et l'ai inhumé. Je n'ai rien fait pour lui, parce qu'il n'avoit point d'intérêt de quelque façon qu'il lui fallût pourrir, et n'ai rien fait aussi pour son fils, car que lui en est-il revenu? Voulez-vous que je vous die ce qu'il y a de gagné? J'ai fait un office qu'il falloit qu'il fît. Il desiroit de pouvoir inhumer son père, le devoir l'y obligeoit, je l'ai délivré de cette peine. Encore faut-il que j'aie reconnu le corps, et qu'il me soit souvenu du fils; autrement si la seule compassion m'a fait faire pour lui ce que j'eusse fait pour Malherbe, h ii

iSi TRAITÉ DES BIENFAITS DE SÉISÈOUE.

le premier venu, cela ne se peut appeler bienfait. Si j'ai jeté de la terre sur un mort que je ne connoissois point, c'est un office que j'ai fait à T humanité, personne ne m'en doit rien en particulier. JMais quelqu'un peut-être me dira que puisque je suis si curieux de savoir à qui j'aurai bienfait, il semble que j'aie intention de le redemander; ce qu'on tient qui ne se doit pas faire, et voici la raison qu'on met en avant. Un mauvais homme, quoique vous le redemandiez, ne le vous rendra pas. Un homme d'honneur le vous rendra de lui-même, et ne donnera point la peine de l'en solliciter. Après, si vous avez fait plaisir à un homme d'honneur, ne vous précipitez point de le lui ramentevoir, pour ne lui faire ce tort qu'on pensât que de soi-même il ne fut pas assez disposé à s'acquitter. S'il est méchant, il faut plier les épaules. Ne faites point un prêt d'un bienfait. La loi même ne veut pas qu'on redemande, puisqu'elle ne le commande point. Et certainement tandis que je ne me verrai point trop pressé, j'emploierai plutôt un autre que celui à qui j'aurai fait plaisir. Mais si le salut de mes enfants, la vie de ma femme, ou la liberté de ma patrie m'envoie où je voudrois bien ne point aller, je commanderai à ma discrétion de s'accommoder à ma fortune, et protesterai que si je viens à la porte d'un ingrat, c'est après que j'ai trouvé toutes les autres fermées, et qu'il ne m'est demeuré que cette seule voie pour remédier à mon extrême nécessité. Le besoin de ravoir en cette occasion vaincra la honte de redemander. Et puis, quand je donne à un homme d'honneur, c'est bien avec dessein de ne redemander jamais; mais toujours cette condition se doit entendre : si la nécessité ne m'y contraint.

XXL Vous me direz que la loi le défend, puisqu'elle ne le permet pas. La coutume de vivre, plus forte que loi du monde, nous fait bien passage à des choses qui n'ont

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