‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 94 sur 332 · LIVRE V. CHAPITRE XXII. i · texte numérisé non relu

LIVRE V. CHAPITRE XXII. i

mari de la débauche, et à Tami de provoquer * la fî"oideur et la paresse de son ami.

XXIII. Il y en a qui s'éveillent pour peu qu'on les pousse, sans qu'il soit besoin de les frapper. Aussi en estil qui à reconnoître un bien qu'on leur a fait ont bien assez de foi, mais il y a de la rouille à leur ressort, et n'ont pas le mouvement si prompt comme il seroit besoin. Il les faut pincer, pour leur ôter cet assoupissement. Ne faites pas de votre bienfait une injure ; car c'est injure, si tout exprès vous ne me redemandez point un bienfait, afin que la honte me demeure de ne m'en être point acquitté. Je me revancherois volontiers, mais que puis-je faire si je ne sais ce que vous desirez de moi, et si les occupations et les divertissements que j'ai d'ailleurs ne me donnent pas le loisir d'en épier les occasions? Faites que je sache en quoi je suis capable de vous servir. Qui vous donne mauvaise opinion de moi, devant que d'en avoir fait aucune épreuve? Pourquoi voulez- vous perdre et votre bienfait et votre ami? Que ne m'accusez -vous d'i^orance plutôt que d'in^-atitude, et de peu de pouvoir plutôt que de mauvaise volonté? Venez-en à l'essai. Je lui en dirai donc quelque chose en secret, sans aigreur, sans reproche, et si à propos, qu'il pensera plutôt s'en être souvenu de lui-même, que d'en avoir été averti.

XXIV. Un jour un vieux soldat, peu compatible avec ses voisins, avoit une cause qui se plaidoit devant Jules César, etétoitsur le point de la perdre. « Vous souvenezvous, dit-il, mon capitaine, qu'auprès de Sucrone en Espagne vous vous donnâtes une entorse au pied? » Comme César eut répondu qu'oui, le soldat continuant : « Vous souvenez-vous que là même à l'extrême chaleur du jour,

I. Tel est le texte de toutes les éditions. La préposition de remplace « devant le derjiier iulluitif .

i66 TRAITÉ DES BIENFAITS DE SÉNÈQUE.

comme il vous eut pris envie de vous reposer sous un ar])re qui ne rendoit guère d'ombre, et que la place fût inégale, et pleine de grandes masses de roches d'entre lesquelles ce seul arbre étoit sorti, un soldat vous étendit son manteau pour vous coucher dessus? — Il m'en souvient bien, répondit César, et me souviens bien que me trouvant fort pressé de soif, je me voulus traîner à une fontaine qui n'étoit pas bien loin de là, parce que ma douleur me gardoit de cheminer, et que ce même soldat, homme brave et courageux, m 'alla quérir de l'eau dans son morion . — Pourriez-vous point, mon capitaine, répliqua le soldat, reconnoître ou l'homme ou le morion? — Pour le morion, dit César, je ne le saurois remarquer, mais l'homme fort bien. Contentez-vous que ce n'est pas vous; » ce qu'il ajouta comme en colère, parce qu'il avoit opinion que par ce vieux conte il lui voulût distraire l'esprit, et brouiller le jugement de sa cause qui ne valoit rien. « Vous avez raison, César, dit alors le soldat, de ne me connoître point. J'avois alors tous mes membres. Depuis je perdis un œil à la bataille de Monde, et fus tellement blessé, qu'd me fallut tirer des os de la tête. Et quand vous verriez le morion même, il ne seroit pas en état que vous le pussiez reconnoître; car il me fut mis en deux d'un coup d'épée.» A cette heure-là César fit défense de le molester davantage, et lui donna les champs pour lesquels il avoit été mis en procès.

XXV. Et quoi donc? pourquoi nepouvoit-il pas redemander un bienfait à son capitaine, puisqu'il voyoit que pour la multitude des affaires il ne pouvoit pas avoir la mémoire nette, et qu'ayant la grandeur de sa fortune occupée* à ranger des armées, il n'étoit pas possible qu'il

I. Vais. édit. de i(i3i} : Et que l'ayaut la grandeur de sa fortune occupé....

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