LIVRE VI. CHAPITRE III
ques, perdant la considération de tant de choses qui les dévoient retenir, ont mis tout cet univers en désordre, ne sont pas à vous. Yous n'en êtes que le dépositaire. Ils tendent déjà les mains à un nouveau maître. Un ennemi s'apprête à les prendre, ou un successeur qui ne vous aime pas mieux qu'un ennemi. Youlez-vous que je vous die le moyen comme ils seront vraiment à vous, et que jamais vous ne courrez fortune de les perdre? Donnez-les. Pensez à vos affaires, et voyez de vous en rendre la possession plus honnête et plus assurée. Ce que vous estimez tant, et à quoi vous imputez votre richesse et votre grandeur, tandis que vous l'avez n'a point de nom honorable. C'est une maison, c'est un esclave, c'est de l'argent. Quand vous l'aurez donné, c'est un bienfait.
IV. Je confesse, dites-vous, que quelquefois nous pouvons avoir reçu un bienfait, et cependant nous ne le devons pas. Il faut donc qu'on nous l'ait ôté. Il y a plusieurs occasions qui nous font cesser d'être obligés; non pas qu'on ait repris le bienfait, mais parce qu'on l'a corrompu. Quelqu'un m'a tiré de prison , mais depuis il m'a forcé ma femme. Il ne m'a rien ôté ; mais en me faisant une injure qui n'est pas moindre que son bienfait , il m'a rendu quitte de ce que je lui devois. Que si l'injure et le bienfait mis en balance, l'injure se trouve la plus pesante, outre que l'obligation demeure éteinte, il m'est permis de me plaindre , et de faire ce qui dépend de moi pour en avoir la raison. Le bienfait en cela n'est point ôté, mais vaincu. Et quoi? n'est-il pas quelquefois des pères si méchants et si malheureux que la loi même permet de se retirer d'avec eux et les renoncer? Est-ce qu'ils aient ôté à leurs enfants ce qu'ils leur avoient donné ? Non; mais l'impiété venue après le bienfait lui a fait perdre sa recommandation. Le bienfait ne s'en va pas, mais la grâce du bienfait; de sorte que l'ayant encore, je cesse de le
devoir. Quelqu'un qui m'avoit prêté de Targent m'a briilé ma maison. Le dommage a récompensé le plaisir. Je suis quitte et n'ai rien payé. Un autre m'avoit fait de la courtoisie et m'avoit donné quelque témoignage de me vouloir du bien ; mais depuis il m'a traité si outrageusement et s'est porté si indignement en mon endroit , que je lui suis aussi peu obligé que si jamais il ne m'avoit fait plaisir. Il a coupé la gorge à ses bienfaits. Quelqu'un qui avoit baillé son bien à ferme, a gâté les blés de son fermier et lui a coupé ses arbres. Il ne lui peut rien demander, quelque contrat qu'il y ait entre eux; non qu'il ait reçu la somme accordée , mais pource qu'il s'est empêché lui-même de la recevoir. Ainsi bien souvent, vous qui êtes créancier, serez condamné envers votre detteur*, pource qu'il se trouvera qu'il n'a pas tant du vôtre comme vous avez du sien. Le juge ne vous dira pas quand et quand : « Vous lui avez prêté de l'argent, il faut qu'il le vous rende. Et quoi donc? Vous avez eu son bétail, vous avez tué son esclave, vous jouissez de sa terre, sans l'avoir achetée. Toutes choses estimées et compensées , vous qui demandiez, pensez à payer. » Quelquefois aussi le bienfait demeure et l'obligation s'en perd, s'il y a eu du regret à le faire ou de la repentance après l'avoir fait; si celui qui l'a fait a pensé plutôt le perdre que le donner; s'il l'a fait pour sa considération propre ; s'il s'en est glorifié, et l'a publié partout jusqu'à l'importunité. De cette façon le bienfait demeure, encore qu'on ne le doive point, comme il est des deniers d'une nature que le créancier n'en peut faire de poursuite. Ils sont dus, mais on ne les exige pas.
V. Il y en a qui font cette comparaison des bienfaits et des injures. Vous m'avez fait un plaisir, mais depuis vous m'avez fait une injure. Je vous dois la revanche du