‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 98 sur 332 · LIVRE VI. CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE VI. CHAPITRE V

bienfait et le ressentiment de l'injure. Cela ne se doit pas entendre de cette façon. Vous êtes quitte à moi du mal que vous m'avez fait , et moi quitte à vous du bien que j'en avois reçu. L'absolution est réciproque. Quand je dis que je lui ai rendu son bienfait, je n'entends pas lui avoir rendu la même chose , mais quelqu'autre au lieu de celle qu'il m'avoit baillée ; car rendre , c'est bailler chose pour chose. Pourquoi non ? puisqu'en tout payement nous ne regardons pas de rendre les mêmes espèces, mais le même nombre d'argent. Quelquefois on nous aura prêté des testons, et nous rendrons des écas ; ou bien sans bailler ni or ni argent , par quelque assignation , transport de dette, ou quelques assurances que nous baillerons à notre créancier, nous le rendrons content, et cependant nous dirons que nous lui avons rendu son argent. Il m'est avis que j'ois que vous me dites que je perds ma peine. Qu'importe que le bienfait demeure, puisqu'il n'y a plus d'obligation ? Ce sont des finesses de jurisconsultes qui disent qu'il n'v a point d'usucapion d'héritage, mais seulement des choses qui sont en l'héritage, comme si l'héritage et les fruits de l'héritage n'étoient pas une même chose. Rendez-moi plutôt content d'une chose qui sera bien plus à propos : si un homme m'ayant fait un plaisir, et depuis une injure, je lui dois rendre la pareille de l'un et de l'autre, et payer chacune de ces deux dettes séparément ; ou bien si pour n'avoir plus que faire ensemble , je dois être quitte du bienfait pour l'amour de l'injure , et lui de l'injure pour l'amour du bienfait. Vous devez savoir comme cela se décide en vos écoles, mais au palais nous le pratiquons de cette façon. Les actions sont séparées; sur ce qui est demandé on se défend; chaque procédure se fait à part. Si quelqu'un m'a baillé de l'argent à garder, qui puis après me dérobe quelque chose, il me poursuivra pour le dépôt , et moi lui pour le larcin .

VI. Les exemples que vous avez allégués ont de certaines lois qui les règlent. Une loi ne brouille point l'autre; chacune va par son chemin. Le dépôt a son action, et le larcin la sienne. Mais il n'y a point de loi pour le bienfait; j'en suis l'arbitre. C'est à moi de faire l'estimation du bien et du mal que j'ai reçu, et là-dessus déclarer qui fera du retour à son compagnon. En ce que vous avez mis en avant nous ne pouvons rien ; on nous mène , il faut suivre. Au bienfait, nous y pouvons tout. Voilà pourquoi je les juge sans séparer ni diviser; mais les bienfaits et les injures, je les renvoie à un même juge. Autrement il faudroit aimer et haïr, plaindre et remercier en même temps: qui sont choses incompatibles. J'aurai bien plus tôt fait de mettre le plaisir et l'injure vis-à-vis l'un de l'autre , et faire à ma conscience * le jugement de leur inégalité. Comme une écriture faite sur les mêmes lignes d'une autre ne l'ôte pas, mais empêche qu'on ne la puisse lire, ainsi une injure n'ôte pas le bienfait, mais elle garde qu'il ne paroisse.

VIL Je vous ai dit que je vous regarderois toujours au visage, et me conduirois par la mine que je vous verrois faire. lime semble que vous vous ridiez, comme si je me laissois emporter trop loin , et que vous ayez envie de me dire :

Quelle route prends-tu si fort à la main droite ? N'éloigne point le bord ^.

Je ne saurois faire que ce que je fais; et pourtant si vous pensez que nous ayons assez discouru sur cette matière , prenons-en une autre et voyons si nous pouvons être obligés à celui qui, contre sa volonté, nous a fait plaisir. J'eusse bien parlé plus clairement , mais j'ai fait la pro-

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