‹ Œuvres complètes; (volume 3)Chapitre 21 sur 295 · XXIV NOTICE BIOGRAPHIQUE · texte numérisé non relu

XXIV NOTICE BIOGRAPHIQUE

on sut tirer de lui tout le parti possible. « Lundi au soir, écrivait-il à Peiresc en date de février 1606, ISIonsieur le Grand (Bellegarde) me commanda de faire des vers pour les dames. Je fis ce que je pus pour m'en excuser, mais il n'y eut ordre. Vous pouvez juger si un homme qui a mauvaises jambes, comme j'ai, peut faire beaucoup de chemin en si peu de temps. Jen fis pourtant, car il fallut obéir; mais ce furent des vers de nécessité. Ils ne laissent pas d'être loués; le mal est que je ne les loue pas et que je ne veux pas qu'on les voie ^. »

A ces vers succédèrent des odes et des sonnets pour le Roi et pour M. de Bellegarde , des vers de ballets, et enfin les cinq pièces où il chante les amours de Henri pour la pi'incesse de Condé.

Des vers de commande ou « de nécessité, » des vers inspirés par le désir d'obtenir ou de payer un bienfait, une grâce, voilà ce qui forme la plus grande et la plus importante partie de son œuvre, depuis le moment où il se fixa à la cour; et chose singulière, parmi ces vers se trouvent précisément les plus beaux qui soient sortis de sa plume. Si jamais homme eut le tempérament d'un poète officiel, c'est bien Malherbe. Son génie s'est nourri et s'est vivifié de ce qui en aurait tué d'autres plus poètes que lui, et il est à cet égard un phénomène à peu près unique dans notre histoire littéraire. Ses vers d'amour pour la vicomtesse d'Auchy (Caliste) sont en nombre et en mérite au-dessous de ceux qu'au nom dAkandre il écrivit pour Oranthe, et il était bi habitué à parler pour les

1. II s'agit des stances Aux Dames, pour les demi-Dieux marins: voyez pièce xx, p. 8 }. — Balzac écrivait à Conrart le 3o avril i65o : « Vous savez ce que disoit le père Malherbe des sonnets et des stances de commande. En effet, Monsieur, l'humeur est une chose bien libre, et qui a bien de la peine à suivre et à obéir. Il y a des gens qui vont moins volontiers à l'église le dimanche que les jours ouvriers. » (Balzac, OEian-es, tome II, p. 879.)

2. Rectifions en passant le texte d'une phrase qu'on lui a reprochée bien souvent. On lui fait dire dans une lettre h Peiresc (octobre 1606) : « Vous verrez bientôt près de quatre cents vers que j'ai faits sur (/(.ves ; pour) le Roi. Je suis fort e/it/iousi'jsmc, parce qu'il m'a dit que je l'aime et qu'il me fera du bien. î Or, la lettre autographe ])orte : « Je suis fort embesogné, » ce qui offre lui sens tout à fait différent.

SUR MALHERBE. xxv

autres, qu'on citait comme des exceptions les pièces qu'il composa pour lui-même'. Ronsard dont il faisait si peu de cas, d'Aubigné qui semble n'avoir pas existé pour lui, ne se seraient jamais effacés à ce point; mais s'il leur est inférieur pour l'originalité, le sentiment et la passion, il leur est infiniment supérieur par ce qui fait vivre l'écrivain : par le bon sens, le goût, la justesse et le choix de l'expression. Ce sont là les premières et nécessaires qualités d'un maître et dun législateur de la langue, tel qu'il le fut et tel que, dans le même siècle, devait l'être un jour Boileau ; et celles-là il les eut à un haut degré.

Sa prose « de commande ou de nécessité » est aussi excellente que ses vers, et il faudra désormais lui assigner comme prosateur une place qu'on n'avait point encore songé à lui donner. L'épître de consolation qu'en 1614 il adressa à sa protectrice la princesse de Conti , au sujet de la mort du chevalier de Guise, ne brille point, je le sais, par le naturel ni par la simplicité; mais au point de vue de la langue, sous le rapport de la noblesse et de la correction du style, c'est peut-être le morceau le plus achevé qui eût paru à cette époque; et son auteur mérite plus que Balzac, dont les premiers écrits ne furent publiés qu'en i624j d'être appelé le créateur de la prose française. Sa traduction de Tite Live', pour laquelle il avait une si haute estime*, vient encore à l'appui de cette opinion, que ne démentiront certainement pas ses traductions de Sénèque. Je n'en dirai point autant des lettres familières, à légard desquelles il avait un tout autre système. « Je suis bien aise, écrivait-il à son cousin M. de Bouillon, que mes lettres vous soient agréables. Vous en pensez selon mon goût quand vous dites qu'en les lisant vous pensez m'ouir deviser au coin de mon feu. C'est là, ou je me trompe, le style dont il faut écrire

Page 1