‹ Œuvres complètes; (volume 3)Chapitre 63 sur 295 · XXX VIE DE MALHERBE · texte numérisé non relu

XXX VIE DE MALHERBE

pour se moquex" de ceux qui faisoient des vers latins, il disoit que si Virgile et Horace revenoient au inonde ils bailleroient le fouet à Bourbon et à Sirniond*.

Il disoit souvent, et principalement quand on le reprenoil de ne suivre pas bien le sens des auteurs qu'il traduisoit ou paraphrasoit , qu'il n'apprètoit pas les viandes pour les cuisiniers; comme s'il eût voulu dire qu'il se soucioit fort peu d'être loué des gens de lettres qui entendoient les livres qu'il avoit traduits, pourvu qu'il le fût des gens de la cour; et c'étoit de cette même sorte que Racan se défendoit de ses censures, en avouant qu'elles étoient fort justes, mais que les fautes qu'il lui reprenoit n'étoient connues que de trois ou quatre personnes qui le hantoient, et qu'il faisoit ses vers pour être lus dans le cabinet du Roi et dans les ruelles des dames, plutôt que dans sa chambre ou dans celles des autres savants en poésie.

II avoit^ pour ses écoliers les sieurs de Touvant^, Colombv, Maynard et de Racan. Il en jugeoit diversement, et disoit en ternies généraux que Touvant faisoit fort bien des vers, sans dire en quoi il excelloit; que Colomby avoit fort bon esprit, mais qu'il n' avoit point le génie à la poésie ; que Maynard étoit celui de tous qui faisoit le mieux des vers, mais qu'il n'avoit point de force et qu'il s' étoit adonné à un genre de poésie auquel il n'étoitpas propre, voulant dire ses épigrammes, et qu'il n'v réussiroit pas, parce qu'il n'avoit pas assez de pointe ; pour Racan, qu'il avoit de la force, mais qu'il ne travailloit pas assez ses vers ; que le plus souvent, pour mettre une bonne pensée, il prenoit de trop grandes licences, et que de ces deux derniers on feroit un grand poëte.

1. Nicolas Bourbon, poëte latin, nieml)re de l'Académie française, né en iSy^t niort eu i644- — Jean Sirmond, poëte latin, membre de l'Académie française, né en lôSg, mort en i64t>-

2. On lit avouait dans Peliisson, qui a cité ce passage (p. 445), dans Tallemant des Réaux et dans les anciennes éditions.

3. Charles de Piard, sieur d'InfrainvlUe et de Touvant. Ses vers sont épars dans les recueils du commencement du dix-septième siècle, et entre autres dans le tome I des Délices de la poésie françoise, ifii 5, où il en est paiié comme d'un mort. Le manuscrit jiorte par erreur Toitiaiit au lieu de Touvant.

PAR RACAiN. Lxxxi

La connoissance quavoit eue Racan avec M. de Malherbeétoit lorsqu'il étoit page de la chambre chez M. de Bellegarde , âgé au plus de dix-sept ans * ; c'est pourquoi il respectoit toujours M. de Malherbe comme son père, et M. de Malherbe vivoit avec lui comme avec son fils. Cela donna sujet à Racan, à son retour de Calais , où il fut porter les armes en sortant de page, de demander avis à M. de Malherbe de quelle sorte il se de voit conduire dans le monde, et lui fit la déduction de quatre ou cinq sortes de vies qu il pouvoit faire. La première et la plus honorable étoit de suivre les armes; mais d'autant qu'il n y avoit alors point de guerre qu'en Suède ou en Hongrie, il n' avoit pas moyen de la chercher si loin, à moins que de vendre tout son bien pour faire son équipage et les frais de son voyage.

La seconde étoit de demeurer dans Paris pour liquider ses affaires, qui étoient fort brouillées, et celle-là lui plaisoit le moins.

La troisième étoit de se marier, sur la créance qu'il avoit de trouver un bon parti dans l'espérance que l'on auroit de la succession de IMme de Bellegarde, qui ne lui pouvoit manquer : à cela il disoit que cette succession seroit peut-être longue à venir, et que cependant, épousant une femme qui l'obligeroit, si elle étoit de mauvaise humeur il seroit contraint d'en souffrir.

Il lui pi'oposoit aussi de se retirer aux champs à faire petit pot* ; ce qui n'eût pas été séant à un homme de son âge, et ce n'eût pas aussi été vivre selon sa condition.

Sur toutes ces propositions dont Racan lui demandoit conseil, M. de Malherbe, au lieu de lui répondre directement à sa demande, commença par une fable en ces mots' :

a II y avoit, dit-il, un bonhomme âgé d'environ cinquante ans qui avoit un (ils qui n'en avoit que treize ou quatorze. Ils n'avoient, pour tous deux, qu'un petit âne pour les porter

I. Racan étant né en 1089, cette date nous reporte à l'iinnée iGoG.

•X. Faire petit pot, vivre petitement.

3. On sait que la Fontaine, qui a mis en vers cette fable (livre III, i) , publiée antérieurement dans les Facéties du i^ogge, dans les Fables de Faërne et de Verdizotti, a mentionné ainsi le récit de Malherbe :

Autrefois à Racan Malherbe l'a conté

Malherbe, i f

Lxxxii VIE DE MALHERBE

en un long voyage qu'ils entreprenoient. Le premier qui monta sur lâne, ce fut le père; mais après deux ou trois lieues <le chemin , le fils commençant à se lasser, il le suivit à pied de loin et avec beaucoup de peine, ce qui donna sujet à ceux qui les vovoient passer de dire que ce bonhomme avoit tort de laisser aller à pied cet enfant qui ctoit encore jeune, et qu'il eût mieux porté cette fatigue-là que lui. Le bonhouime mit donc son fils sur l'âne et se mit à le suivre à pied. Cela fut encore trouvé étrange par ceux qui les virent, lesquels disoient que ce fils étoit bien ingrat et de mauvais naturel , d'aller sur Fane et de laisser aller s(m père à pied. Ils s'avisèj'ent donc de monter tous deux sur l'âne, et alors on y trouvoit encore à dire : « Ils sont bien cruels, disoient les passants, de monter ainsi tous « deux sur cette pauvre petite béte, qui à peine seroit suflSa santé d'en porter un seul. » Comme ils eurent ouï cela, ils descendirent tous deux de dessus lâne et le touchèrent devant eux. Ceux qui les voyoient aller de cette sorte se moquoient d'eux daller à pied, se pouvant soulager daller l'un ou l'autre sur le petit âne. Ainsi ils ne surent jamais aller au gré de tout le monde ; c'est pourquoi ils se résolurent de faire à leur volonté, et laisser au monde la liberté d'en juger à sa fantaisie. Faites-en de même, dit M. de Malherbe à Racan pour toute conclusion; car quoi que vous puissiez faire, vous ne serez jamais généralement approuvé de tout le monde , et Ion trouvera toujours à redire e?i votre conduite'. »

Encore qu'il reconnût, comme nous avons déjà dit, que Racan avoit de la force en ses vers , il disoit qu'il étoit hérétique en poésie, pour ne se tenir pas assez étroitement dans ses observations , et voici particulièrement de quoi il le blâmoit :

Premièrement , de rimer indifféremment aux terminaisons en ant et enent, comme innocence el puissance , apparent ç.\. conquérant, grand et prend ; et vouloit qu'on rimât pour les yeux aussi bien que pour les oreilles. Il le reprenoit aussi de rimer le simple et le composé, comme temps et printemps , séjour et jour. Il ne vouloit pas aussi qu'il rimât les mots qui

I. Les anciennes éditions ont intercale ici la faille delà Fontaine, qui ne se trouvait certainement pas dans l'écrit de Racan.

PAR RACAN. i.xxxiii

avoient quelque convenance', comme montaone et campagne, défense et offenait , père et mère, toi et moi. Il ne vouloit pas non plus que l'on rimât les mots qui dérivoient les uns des autres, comme admettre, commettre ^ promettre ^ et autres, qu'il disoit qui dérivoient de mettre. Il ne vouloit point encore qu'on rimât les noms propres les uns contre les autres, comme Thessalie et Italie, Castillc et Bastille , Alexandre et L) sandre; et sur la fin il étoit devenu si rigide en ses rimes qu'il avoit même peine à souffrir que l'on rimât les verbes de la termination en er qui avoient tant soit peu de convenance, comme abandonner , ordonner et pardonner , et disoit qu'ils venoient tous trois de donner, La raison qu'il disoit pourquoi il falloit plutôt rimer des mots éloignés que ceux qui avoient de la convenance est que Ton trouvoit de plus beaux vers en les rapprochant qu'en rimant ceux qui avoient presque une même signification ; et s étudioit fort à chercher des rimes rares et stériles, sur la créance qu'il avoit qu'elles lui faisoient produire quelques nouvelles pensées, outre qu'il disoit que cela sentoit son grand poëte de tenter les rimes difficiles qui n'avoient point encore été rimées. Il ne vouloit point qu'-^^n rimât sur malheur ni bonheur , parce qu'il disoit que les Parisiens n'en prononçoient que Vu, comme s'il y avoit bonhur, malhur^, et de le rimer à honneur il le trouvoit trop proche. Il ne vouloit non plus que l'on rimât à flame , parce qu'il l'écrivoit et le prononçoit ainsi avec deux m : flamme, et le faisoit long en le prononçant; c'est pourquoi il ne le pouvoit rimer qu'à épigramme. Il reprenoit aussi Racan quand il rimoit qu'ils ont eu avec vertu ou battu, parce qu'il disoit que l'on prononçoit à Paris ont eu en trois syllabes , en faisant une de Ve et l'autre de 1'^ du u^ot eu.

Outre les réprimandes qu'il laisoit à Racan pour ses rimes , il le reprenoit encore de beaucoup de choses pour la construction de ses vers, et de quelques façons de parler trop hardies qui seroient trop longues à dire, et qui auroient meilleure grâce dans un art poétique que dans sa \ie. C'est pourquoi je

Page 1