‹ Œuvres complètes;Chapitre 239 sur 436 · A Paris, ce jour de la Fête-Dieu, 6* de juin · texte numérisé non relu

A Paris, ce jour de la Fête-Dieu, 6* de juin

Monsieur, je vous écrivis, il y a deux jours, une lettre qui est entre les mains du savetier ; mais il est encore ici, et sera, si Dieu ne lui aide, jusques au jour du jugement. Depuis, voici ce qui est arrivé : M. le marquis d'Ancre arriva mardi au soir; hier au soir arriva M. du Maine; j'étois au souper de Mme de Longueville, sur la fin duquel il arriva. M. du Bouillon devoit arriver aujourd'hui. Monsieur le Prince est à Saint-Maur; M. de Vendôme est à Ancenis ; la Reine lui a envoyé la Varenne pour lui dire qu'il s'en revienne, et lui défendre d'aller en Bretagne. M. de Longueville partit hier au matin pour aller à Trie*, où ont leur rendez-vous tout plein de jeunes gens qui veulent faire le voyage de Montferrat avec lui. Je ne sais comme la chose réussira ; car quand il revint de Fontainebleau dernièrement, après avoir fait appeler M. le comte de Saint-Pol, et qu'en vertu de cette petite rumeur il eut fait son serment, il s'en revint en cette ville, où il fit accroire à Madame sa mère que la Reine lui avoit donné congé d'aller trouver M. de Nevers; ce qu'il fit

Lettre laa. — i. Trie-Château, près deGisors.

3io LETTRES A PEIRESC.

j6i3 pour par ce moyen la convier à le laisser aller, lui remontrant que ce lui seroit une grande honte que la Reine le trouvât encore ici, après qu'il a voit pris congé d'elle. Le malheur pour lui voulut que mardi au soir Madame sa mère eut lettres de M. de Villeroy, par lesquelles elle sut ^ que Monsieur son fils n'avoit point eu congé de la Reine. Hier au matin donc il envoya son écuyer vers M. de Villeroy pour l'obtenir : ils en sont là -dessus. M. de Villeroy a promis de faire tout ce qu'il pourra. Il est parti cependant en intention de ne revenir à Paris qu'il n'ait fait le voyage entier; il doit repasser à Saint- Denis avec sa troupe , où Madame sa mère lui doit aller dire adieu. Pour le gros de la guerre , Monsieur le Grand a pour la Bresse les régiments de M. de Chappes ' et de M. de la Guelle, qui est celui de Champagne. M. de Guise a, à ce que l'on dit, six mille hommes pour vos quartiers. Monsieur le chevalier doit mener le régiment de Rosny ; M. de la Valette va avec lui. M. d'Espernon tient toujours le dé. Le gros de l'armée sera mené par M. des Diguières; ce sera, à mon avis, la mettre en bonne main. Le rendez,- vous pour la montre des troupes est au 25" de ce mois. La Reine dit que ceci lui coûtera un million d'or, et que le peuple soit mangé, et puis ce ne sera rien. J'ai toujours été de cette opinion, et en suis autant que jamais. La roue de fortune tourne ici comme ailleurs ; ce qui a été en si grande faveur n'y est plus tant. On parle de la grossesse de Mme la princesse de Conty ; je ne sais ce qui en est. Bien vous dirai-je qu'au voyage qu'elle fit ici il y a dix ou douze jours , elle dit qu'elle avoit couché avec Monsieur son mari, qu'il se portoit fort

2. Sut a été substitué à connut. Plus loin, dans la même ligne, congé est précédé de son, effacé.

3. Jacques d'Aumont, baron de Chappes, gentilhomme de la chambre du Roi, prévôt de Paris, mort le i4 juillet i6i4.

LETTRES A PEIRESC. 3ii

bien , et qu'elle avoit espérance que Dieu leur douneroit • des enfants. Ce lui seroit un grand contentement et à tous ses serviteurs : il n'y a en cela rien d'impossible. Vous recevrez de ma femme une lettre que j'ai mise dans son paquet; il y a dedans une pièce d'argent de trente sous , qui est une monnoie qu'a fait battre M. du Bouillon. D'un côté il y a écrit : Henricus de la Tour, dux Bullionœus ; et de l'autre : Supremus princeps Sedanensis. En un des côtés il y a une aigle qui a les ailes et les jambes ouvertes; sous sa main droite il y a i6i3, qui est l'année que la monnoie a été battue ; et sous la gauche , XXX, c'est-à-dire trente sous, qui est la valeur de la pièce. On tient que l'armée de M. des Diguières sera de douze mille hommes de pied et douze cents chevaux ; mais je ne sais si entre ci et là l'ordre changera point. U a couru un bruit de la venue de M. de Nemours* en ces quartiers; toutefois on dit que la Reine n'en a point de nouvelles : quoi que c'en soit, on prépare son logis en cette ville. Au demeurant, avec toutes ces nouvelles et préparatifs de guerre, on ne laisse pas d'y jouer, d'ouïr des comédies, et de bien passer le temps. L'on dit que les comédiens de Mantoue viennent, conduits par Arlequin. Je ne sais plus que vous dire; en voilà deux pages; c'est assez pour une fois. Adieu donc , Monsieur : il ne me reste plus que de vous baiser les mains , et vous assurer que je suis toujours votre serviteur très-aflfec-

tionné,

Fr. DE Malherbe.

J'écrivis hier à Monsieur le premier président ; je vous

4. Henri de Savoie, duc de Nemours, né en iSya, mort le 10 juillet i63a. II épousa, en 161 8, Anne de Lorraine, fille unique de Charles duc d'Aumale, morte en i638.

3it LETTRES A PEIRESC.

prie de lui baiser les mains de ma part. Si j*avois un chiffre, je vous manderois des nouvelles en plus de liberté.

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