De Paris, ce 17* d'octobre
Monsieur, il y a dix ou douze jours que M. de Bouq- Puget s'en pensoit aller, et alors je le chargeai de deux paquets pour vous rendre. Depuis il lui arriva quelque brouillerie en son affaire, qui l'a retenu jusques à cette heure; de sorte qu'il faut ajouter aux nouvelles que je vous écrivois alors ce qui est arrivé depuis, qui n'est autre chose que l'arrivée de M. de Nevers, qui fut lundi au soir * , combien qu'il eût mandé qu'il ne viendroit que le mardi. La Reiue ne trouva pas bon que l'on allât audevant de lui jusques à ce qu'il eût vu le Roi. Je crois que ce fut la cause qui le fit arriver inopinément. Le lendemain de son arrivée il vint au Louvre, où il entra à cheval, accompagné de quarante ou cinquante gentilshommes, qui mirent pied à terre à la porte selon la coutume ; ils étoient donc tous à pied à l'entour de lui : ce qui parut le plus furent dix ou douze pages, fort bien vêtus de
Lettre lyB. — i. Le i3 octobre. — Malherbe avait mis d'abord « qui ue fut que lundi au soir. 9
capots, jupes, et chausses de drap jaune', en broderie de blanc et noir, fort bien et fort richement; ils avoient tous des bonnets de veloux à la façon de ces chapeaux d'Espagnols qui ont une pointe plate, et de fort grandes fraises, et tous des bas attachés, avec Fépée au côté. Il avoit aussi force valets de pied, qui avoient la même hvrée. Il étoit au Louvre lorsque j'arrivai, tellement que je ne vis point la réception, et sans mentir je ne l'ai point demandée. Je le vis à la messe de la Reine, où étoient tous MM. de Guise et M. du Maine. A la fin de la messe je le saluai ; il me fit cet honneur de m'embrasser; et lors je lui dis que j'étois bien aise de le voir là et que j'eusse voulu qu'il n'en eût jamais bougé ; il se mit à rire; mais ce discours ne fut point continué plus avant, à cause que la Reine se leva de son agenouil) oir, et s'en alla au cabinet, où il la suivit. Depuis qu'il est venu, et ilme semble que ce fut le lendemain, son carrossier et celui de M. de Guise eurent quelque brouillerie pour prendre la place du carrosse de Monsieur le Prince qui venoit de partir, chacun d'eux estimant y avoir droit. L'écuyer de M. de Nevers, qui étoit en haut, descendit et prit la bride des chevaux du carrosse de M. de Guise, pour les ôterde leur place, et la bailler aux siens. L'écuyer de M. le prince de Joinville, qui vit cette dispute, y arriva et s'attaqua à l'écuyer de M. de Nevers. En cette contestation M. de Nevers descendit, qui tança ses gens, ayant appris que son carrossier avoit tort, si bien que cela se passa fort doucement. Le lendemain il y eut encore quelque commencement de brouillerie entre les pages de Monsieur le Prince et ceux de M. d'Espernon. leur querelle étoit que les pages de Monsieur le Prince disoient que les pages
a. Les mots de drap jaune sont en interligne, ainsi que la fin de la phrase : et tous des bat, etc.
de M. de Guise étoient des poltrons, qu'ils avoient été appelés, et n'y étoient pas allés. Ceux de M. d'Espernon leur dirent qu'ils avoient menti. Là-dessus, tous les pages et laquais de part et d'autre eurent l'épée haute; les écuyers d'un commun accord firent' cesser ce tumulte, et promirent de fouetter les pages, et donner les étrivières aux laquais; ainsi n'y eut-il autre chose. Les valets de pied du Roi et de la Reine s'allèrent offrir à ceux de M. de Guise : ce qui est plus à noter que le reste. M. de Monchy, gentilhomme de Picardie, enseigne delà compagnie de feu M. le prince de Conty, se plaignit devant-hier au Roi, sortant du conseil, de ce qu'un qu'il avoit fait condamner à avoir la tête tranchée, pour un assassinat qu'il lui avoit fait, venoit au Louvre sous l'appui de Monsieur le Prince, au mépris de l'autorité du Roi et de la justice. Le Roi tout à l'heure rentra dans le cabinet, où étoient encore la Reine, Monsieur le Prince, et le conseil, et le dit à la Reine, les larmes aux yeux, tant il se sentit touché de ce mépris : l'on dit qu'il en vouloit parler luimême à Monsieur le Prince, mais que la Reine l'en divertit, et lui promit de lui en parler. Le Roi donc ressortit, et lors la Reine en parla à Monsieur le Prince, le priant de ne le faire plus, et ne donner point occasion au Roi de se fâcher, pource que, encore qu'il fût petit, il portoit fort impatiemment ce qui choquoit son autorité. Monsieur le Prince s'en excusa , et promit ne le faire plus à l'avenir. L'on m'a dit que l'autre jour le Roi, parlant de semblables choses, dit qu'il ne vouloit pas qu'on l'appelât Louis le Bègue, mais Louis le Juste; et certainement on m'a assuré que depuis peu de jours, quelqu'un lui faisant une plainte, le Roi lui répondit : « Mon ami, je vous ai
3. Devant firent ^ l'autographe porte les mots descendirent et, effacés.
prêté une oreille; je garde l'autre pour votre partie. » - Ce prince donne de très-grands témoignages qu'un jour il se saura faire obéir, et qu'il aimera la justice. Il a fait faire de nouveau un cabinet d'armes, où il est continuellement, au moins fort souvent. Il y a deux ou trois jours que maniant une mèche allumée, il lui en vola une bluette à l'œil sans lui faire mal toutefois. Quelquesuns qui étoient présents lui dirent qu'il ne devoit pas manier ces choses-là ; il leur répondit qu'il en auroit bien d'autres devant que de mourir. Madame la Princesse est à Amboise, avec la petite vérole : l'on avoit cru au commencement qu'elle n'en auroit que cinq ou six grains, mais enfin il lui en est tant venu qu'elle en est couverte de la tête jusques aux pieds : l'on ne sait si elle en sera marquée ; tant y a que l'on espère* qu'elle se portera bien, Dieu aidant. Monsieur le Prince en a montré un gi-and soin, et lui a envoyé un médecin et un apothicaire. M. de Vendôme, qui a eu la même maladie à Ennet, pour être sorti trop tôt est tombé en fièvre. Mme de Mercœur, qui étoit revenue en cette ville, y est retouraée; l'on croit* qu'il y a de la fâcherie d'esprit autant que d'autre chose. Il y en a qui tiennent que M. de Nevers s'en ira faire quelque voyage pour n'être pas à l'ouverture des états, et puis reviendra. M. de Longueville est à Amiens, tellement que sans contredit la place demeure à MM. de Guise. Nous verrons ce qui en sera, et vous en manderons des nouvelles, Dieu aidant. Je vous avois écrit qu'il y avoit diverse leçon, en ce que l'on disoit que lorsque Monsieur le Prince vint trouver le Roi au cimetière Saint- Jean, il
4 Que ton espère a été ajouté au-dessus de la ligne. A la Ugne suivante Malherbe avait d'abord^ écrit grâces à Dieu, au lieu de Dieu
aidant.