XXIV PONSARD
que vous serez plus contente de Galilée. Enfin, j'ai fait, et une autre fois je ferai mieux. Pendant ce temps-là, un petit être commence à marcher et à babiller dans le jardin. C'est gentil, et cela repose des soucis et des inquiétudes. »
Dans la même lettre, Ponsard, répondant à une question affectueuse sur sa santé, disait: a Je suis malade, en effet, depuis plus de cinq mois ; ou plutôt il y a cinq mois que le mal a éclaté; mais il couvait depuis longtemps, et j'éprouvais depuis deux ou trois ans ce que les médecins ont reconnu pour les symptômes avant-coureurs de la maladie. Le mal est dans le sang, enflammé par les crises où j'ai passé, La paix et le calme revenant en moi ont produit, par réaction, comme il arrive souvent, les manifestations du trouble latent. »
Lorsqu'il revint à Paris — novembre 18G5 — pour faire jouer le Lion amoureux, les douleurs contre lesquelles Ponsard se roidissait avec beaucoup de courage devenaient, d'intermittentes qu'elles avaient été d'abord, presque continues. « Il veille et souffre à peu près vingt-trois heures sur vingt-quatre », m'écrivait sa jeune femme, devenue la plus attentive et la plus dévouée des gardes-malades. La science prononça bientôt l'arrêt rigoureux. Le dénoûmcnt semblait proche. « La vie qu'il donnait à son œuvre se retirait de lui*. 1)
Pendant les répétitions du Lion amoureux, où les artistes de la Comédie-Française apportaient un zèle extrême, avec une déférence aux avis de l'autour bien ilattcuse chez des comédiens aussi sûrs d'eux-mêmes, le pauvre malade, enlevé un moment au sentiment de la souffrance par la joie de
1. M. Ed. Thierry, Discours prononcé, le 9, juillet IS67, sur la tombe de Po 'isard.
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voir son œuvre si bien rendue, pâlissait tout à coup et défaillait.
Cependant, il put assister encore à la première représentation du Lion amoureux — 18 janvier ISGG.
Ce fut un véritable triomphe. L'admu'ation pour l'œuvre oi\ Ion retrouvait les mâles accents politiques de Charlotle Cordaij, la sympathie pour l'auteur que l'on croyait échappé aux étreintes d'un mal cruel, y eurent presque égale part. On savait les souffrances physiques de Ponsard, la force de sa volonté à les combattre, son travail obstiné. Le public semblait heureux d'applaudir ensemble ce qui trop souvent est séparé : le talent et le caractère. Toute critique eût été mal venue en cette heure d'expansion. Plus d'éloges perfides, plus de comparaisons injurieuses. Arrière Vccole du bon sens! arrière Campistron et ses pareils! Au parterre, au foyer, dans les loges, dans les couloirs, on n'entendait qu'un nom distinct et sonore : le nom de Corneille.
Caché dans l'ombre d'une loge de rez-de-chaussée, avec sa femme et quelques amis, Ponsard ouvrait son cœur aux émotions les plus douces. Lorsqu'on proclama son nom, les bravos n'eurent pas de fin. Présent au spectacle, le souverain qui, plus d'une fois, avait donné le signal des applaudissements, fit remettre à l'auteur la croix de commandeur de la Légion d'honneur' — Ponsard était chevalier depuis l'année 18/i5.
Ce retour flatteur de l'opinion fut un baume à la sensibi-
1. L'empereur, ennuyé d'entendre toujours parler de la corruption des mœurs sous son règne, aurait voulu, sans en trop bien comprendre les conditions, la moralité au théâtre. On lui avait signale, entre autres qualités de l'auteur du Lion amoureux, la probité littéraire. Cela lui semblait curieux. 11 n'était pas sans un certain goût pour les honnêtes gens, qu'il eût souhaité plus nombreux aux Tuileries. Il faut reconnaître aussi que
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lité endolorie du poëte. Une justice rendue avec tant d "éclat l'exalta un moment au-dessus de toute souffrance. Elle stimula ses efforts. La toile baissée à peine sur sa pièce triomphante, Ponsard se reprenait au travail. Sous l'aiguillon de la gloire qu'il voulait mériter et non surprendre, sous l'aiguillon de la mort qu'il sentait venir à pas sourds et qu'il eût voulu gagner de vitesse, Ponsard, sans se donner un jour de repos, reprenait son GalUèv.
Avec cette grâce parfaite qu'il mettait dans l'amitié, il prévenait nos désirs et formait le projet d'en lire chez moi les premières scènes. Bien que ce dût être pour lui une fatigue, les médecins, n'ayant plus le moindre espoir, non-seulement de guérir, mais d'atténuer le mal, ne s'opposaient point à cette lecture, qui lui serait peut-être, hélas! une dernière joie.
« Je serai chez vous mardi, 27 février 1856, m'écrivaitil d'une main encore ferme ; ne craignez rien pour moi ; je prendrai de l'opium et je me procurerai ainsi quelques heures tranquilles; mais, sachcz-le bien, vous et vos amis, \a pièce n'est vas faite; ce n'est qu'une ébauche avancée; il y faut encore deux mois de travail. »
Cette lecture du poëte mourant entouré, à cette veille
Napoléon III apportait dans l'exercice du pouvoir personnel des vues plus larges que ses favoris ou ses ministres. Le despotisme éclairé que recommandent à la démocratie française certains écrivains allemands, qui nous déclarent indignes d'un mode de gouvernement supérieur, avait en Napopoléon m un représentant à souhait et tel qu'il no s'en retrouverait pas aisément un semblable. Ce fut lui qui, moins effarouché que son conseil de voir la république sur les planches, ordonna que l'on y remît Lucrèce, proscrite depuis quinze années. Ce fut lui encore qui préserva des tracasseries de la censure la haute équité historique d'Agnès de Méranie. et qui défendit qu'un seul vers en fut été ; ce fut lui enfin qui, au grand scandale des dévots, voulut que l'on représentât Galilée.
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de la morti, d'un groupe d'amis illustres, MM. Litiré, Henan, Berllielot, Bertrand, Carnot, Henri Martin, etc., eut quelque chose de solennel, d'infiniment triste, et doux pourtant, qu'aucun de nous ne saurait plus oublier. A mesure qu'il lisait, interrompu souvent par des murmures flatteurs, Ponsard élevait sa voix, qui prenait des accents plus métalliques. Ses joues pâles se coloraient de rougeurs rapides. Son œil brillait. Assis à ses côtés, M. Renan lui prenait des mains, un à un, dès qu'ils étaient lus, les feuillets. Derrière eux, Holbein eût vu le fatal squelette qui, de ses doigts décharnés, saisissait le dernier feuillet, avec un sourire affreux.
L'impression fut profonde et nous parut à tous un gage certain de la bonne issue de Galilée à la représentation.
Longtemps entravée, menacée par des attaques de la presse cléricale, la première représentation eut lieu enfin, par ordre exprès de l'empereur, sur le Théâtre-Français, le 7 mars 1867. La pièce, bien que l'action en fût lente et la trame extrêmement faible — elle n'avait pas été de prime abord destinée à la scène- — eut cependant prise sur l'auditoire par la force de la pensée et par la beauté du style.
Pendant près de douze années, Ponsard avait porté en lui ce grand sujet des conflits de la science et de la religion, que
1. II y avait eu lu veille une consultatioa dans laquelle les médecins tombaient d'accord que le terme de trois semaines était le plus éloigné que l'on put assigner à l'existence du malade. Le savait-il? je le crois, bien qu'il n'y parût aucunement à son air doucement joyeux.
2. La dédicace de Galilée au prince Napoléon en fait foi : " Votre Altesse a bien voulu accepter la dédicace de Galilée, il y a deux ans, ccrit-il, quand la pièce n'était pas destinée au théâtre; j'espère que la représentation ne l'a pas rendue indigne de vous être offerte. »
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devait traiter huit ans plus tard, dans toute son étendue, avec une grande puissance de conviction et de démonstration, un écrivain philosophe ^ Ponsard parlait maintenant la langue scientifique de la même façon rigoureuse quoique libre, soutenue bien que familière, dont il avait manié dans Lucrèce, dans Agnes de Méranle. dans Charlotte Corday, dans le Lion amoureux, la langue politique. Sans déclamation, sans emphase, il revendiquait, par la bouche de Galilée, les droits impérissables de la science et de la raison contre la superstition et le fanatisme. 11 osait, dans le monologue du deuxième acte, en beaux vers, lumineux comme les espaces éthérés dont il racontait la métamorphose, exposer notre système planétaire, et décrire amplement les cieux nouveaux :
Soleil, globe de feu, gigantesque fonrnaiso, Chaos incandescent où bout une genèse, Océan furieux où flottent éperdus Los liquides granits et les métaux fondus, Heurtant, brisant, mêlant leurs vagues enflammées Sous de noirs ouragans tout chargés de fumées. Houle ardente, où parfois nage un îlot vermeil, Tache aujourd'hui, demain écorce du soleil. . .
Resté fameux, ce monologues, le plus long qui soit au théâtre — on n'y compte pas moins de cent six vers — fut dit avec un art consommé par un grand comédien, M. Geffroy, qui rentrait à la scène pour cette occasion unique. La pièce, d'ailleurs, fut jouée excellemment. Mademoiselle Favart, chargée du rôle d'Antonia, la fille de Galilée, y apporta son
\ . J. W. Draper, professeur h l'Université de New- York. 2. Ce monologue appelle encore la comparaison avec un poëme posthume d'André Chénier : l'Astronoinie.
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art et sa grâce exquise-, la verve de M. Coquelin mit en relief le personnage de Vivian; M. Delaunay fit valoir par des nuances délicates le rôle de Taddeo. Tous, par la variété savante et éloquente de la tenue, du geste, de la diction, suppléèrent à l'absence d'ciïct tliéàtral, à la monotonie des situations, et menèrent à bonne fin le drame un peu languissant. Chose cruelle! l'auteur ne put jouir de tant d'art ajouté à son art. Couché sur son lit de douleur, indifférent à force de souffrir, il n'ouvrit pas même les dépêches qui, d'instant en instant, Jui arrivaient du théâtre.
Ponsard avait été si robuste, que son agonie se prolongea bien au delà des prévisions de la science. A le voir ainsi torturé, ses amis les plus tendres en venaient à souhaiter sa fin. Elle tarda quatre mois encore, jusqu'au 8 juillet suivant, où le poëte cessa de souffrir.
Sa dépouille fut ramenée au mont Salomon et déposée près du tombeau de sa mère, avec les honneurs qui lui étaient dus. L'émotion populaire donna à ses obsèques un caractère spontané plus touchant que tous les honneurs officiels. On vit sur le passage du cortège funèbre, accourus de tous côtés, quittant leurs travauv, hommes, femmes, enfants du peuple, laboureurs, vignerons, pêcheurs, bateliers, qui aimaient le poëte pour son bon cœur, et pour avoir vécu près d'eux, si semblable à eux.
Ponsard fut pleuré sincèrement; il était aimé; il méritait de l'être. Son caractère était noble comme son talent, son âme tendre, son humeur douce. Ignorant les curiosités scabreuses ou hasardeuses, il aimait la maison close et les horizons limités', l'étude, les loisirs, les amitiés tranquilles. Sa
1. « Les horizons lointains m'effrayent », L'crivaii-il un jour à propos de je ne sais quoi voyage qu'on lui proposait de faire.