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physionomie était ouverte, son regard bienveillant, son sourire affable; ses manières avaient une naturelle politesse, avec je ne sais quoi de gauche qui n'était pas sans charme, parce qu'on y sentait la fierté timide de l"homme des champs, qui craint de ne pas assez bien connaître l'usage des villes. Sa parole était, comme sa pensée, unie, discrète et sincère. Jamais ni médisance ni moquerie. Bien qu'il ne fût pas enthousiaste, il prenait son plaisir dans l'admiration. Cherchant dans des relations choisies, beaucoup plus que l'avancement de sa fortune, l'accroissement de sa vie morale, l'échange et l'émulation des sentiments nobles, il y apportait une délicatesse pleine de nuances, et qui lui inspirait des traits charmants, u Vous et Lamartine, m'écrivait-il un jour, vous avez été les deux premières impressions de ma vie littéraire, et, quand on vous nomme devant moi, votre nom ne sonne pas à mon cœur comme celui des autres. »
La reconnaissance ne lui était pas importune comme à tant d'autres, loin de là; il s'exagérait les services rendus et les rappelait avec grâce. Charles Reynaud \ le premier parrain de Lucrèce; Bocage, qui avait, par son talent et son zèle, donné à la pièce tout son éclat; Michel Lévy, son éditeur, dont les conseils et la sollicitude l'avaient plus d'une fois tiré de peine; M. Augier, son brillant émule, qui surveilla, Ponsard ne le pouvant plus, les dernières répétitions de Galilée; M. Sandeau, dont les succès au théâtre lui causaient autant de joie et bien plus d'orgueil que les siens propres; M. Bixio; le prince Napoléon, dont le puissant crédit et le grand goût littéraire lui furent jusqu'à la fin si précieux, avaient en lui un ami comme on l'entendait aux temps passés.
•1. Charles Reynaud, nû à Vienne, comme Ponsard ; mort en 1853, à l'âge de trente-deux ans.
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Mais, avant toutes ces amitiés et au-dessus, avant les relations brillantes qui lui vinrent avec la gloire, Ponsard avait connu et senti profondément cette grande amitié qui nous attend, en quelque sorte, dans la vie, pour ne plus jamais nous quitter. Il avait été tendrement aimé de sa mère et l'avait aimée tendrement aussi. C'était une sainte femme, fort peu ifttrt'O, qui ne savait rien du monde, et ne remplissait ses jours que de bonnes œuvres. Elle chérissait son fils, et connut par lui l'orgueil. Avant qu'il eût écrit pour le théâtre, elle n'était jamais entrée dans une salle de spectacle. La curiosité maternelle l'y entraîna. Elle y alla, toute parée comme pour la grand'messe. A ses bonnes amies qui lui en voulaient faire scrupule et lui reprochaient sa complaisance pour des œuvres de perdition, elle répondait avec cette ingénuité que donnent les grandes amours comme les grandes pensées : « Mon François ne peut rien avoir fait qui ne soit bien. » Ponsard perdit cette bonne mère en 1858. Elle laissa dans son cœur un regret profond.
Les goûts littéraires de Ponsard, ses amitiés poétiques, concordaient chez lui avec tout le reste. Son esprit robuste et sain aimait naturellement la simplicité, la clarté, la justesse que son éducation classique lui montrait au plus haut degré d'excellence chez les anciens. Homère, Sophocle, Virgile, Horace furent ses premiers maîtres: après eux, ce qu'il y avait chez nous de plus semblable : Corneille, Racine et Molière. Le génie du Nord ne l'attirait pas; il ne le connut que tard et n'y pénétra jamais très-avant. De Shakspeare, il sentait, comme malgré lui, la puissance tragique; par effort d'équité, il accordait à Schiller l'instinct du drame et l'élévation des sentiments; mais il n'y eut jamais moyen, quant à Gœthe, de lui faire quitter ce qui était alors en France l'opinion, ou pour parler plus exactement, la prévention des
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gens de lettres. Un malaise visible, une antipathie que Ion pourrait dire gauloise se trahissait dans toute sa contenance si l'on essayait de lui persuader qu'il y avait dans la poésie slave ou Scandinave autre chose que de nébuleux fantômes. La mysticité de notre moyen âge catholique n'allait guère non plus à son humeur. Tout ce qui manquait de logique inquiétait son rationalisme; tout ce qui manquait de mesure blessait son goût. Il était loin, toutefois, comme on l'eût voulu faire croire, de prétendre exclure de l'art la fantaisie ou d'y craindre la liberté. Il revenait souvent à la lecture de nos romans de chevalerie, se plaisant à leurs féeries et à leurs enchantements; dans le romantisme moderne, il admirait tout ce qui était vrai, spontané : Musset, Lamartine. Du Mercadet, de Balzac, il disait « que l'on n'avait rien écrit, depuis Beaumarchais, de plus fort pour le théâtre ». Ce qu'il ne pouvait souffrir, c'était le parti pris d'être romantique, l'effort pour violenter la langue et le naturel français, le ronflant, le faux, l'excentrique de propos délibéré : ce qu'il appelait plaisamment le système des égarements 2) oc tiques.
Sa conception du théâtre était grande. Il le comprenait à la manièi^e des anciens. Il aurait voulu qu'il fût chez nous, non pas seulement un divertissement pour les lettrés, mais ce qu'il avait été chez les Grecs : un spectacle véritablement national et populaire'. Il projetait de mettre sur la scène
1, « Depuis Homère jusqu'à D6mostlièiies, écrit M. Petit de Juilcviilc — Histoire de la Grèce sous la domination romaine — poëtcs, auteurs, avaient eu le peuple entier pour public, et la Grèce avait offert ce spectacle admirable d'une nation dans laquelle la différence de culture n'était pas très-grande entre les plus lettrés et les plus ignorants. » — Combien il est éloigné encore le jour où, nous aussi, après une longue éducation populaire, nous offrirons au monde ce spectacle admirable d'un tbéàtrc qui puisse en-
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notre propre histoire avec ses luttes civiles, religieuses et politiques. Les croisades le tentaient, mais bien plus encore la révolution de 89. C'était là, selon lui, la source vive et profonde de cet art national auquel il rêvait sans cesse. C'était le moment unique qui, gravé à jamais dans la mémoire populaire, avec ses passions et ses terreurs, pût, dans un temps bref, mieux compris ensemble des classes lettrées et des classes populaires, devenir chez nous, pour le poëte épique ou dramatique, l'analogue de ce qu'avait été pour la poésie grecque la guerre de Troie. Il voulut s'y essayer. Charlolte Cordaij, le Lion amoureux montrèrent son talent presque égal à son entreprise. L'espérance lui était permise — et à nous — qu'on le verrait atteindre un but si haut ; la maladie et la mort y mirent bon ordre.
Ce n'était pas seulement en artiste et par l'imagination que Ponsard sentait les grandeurs de la révolution française: c'était en patriote, par le cœur et par le sang, issu qu'il était de cette forte race bourgeoise qui date do 89 ses droits, sa conscience et sa liberté. Il héritait d'elle, en politique aussi bien qu'en religion, les croyances encyclopédistes. Son éducation, qui fut celle de nos lycées, lui inculqua de bonne heure l'admiration, quelque peu superficielle et rhétoricienne, des grands hommes de la république romaine.
Lamartine, après Lucrèce, le prit en quelque sorte par la main et l'amena de la république romaine à la république française. Au banquet de Mâcon, il l'avait à ses côtés K Dans
semble satisfaire l'esprit critique des classes raffinées et captiver cette portion de la nation oîi il y a encore jeunesse de cœur, instinct spontané, impressions naïves et franches, « illusion féconde ».
1. En faisant à une amie lo récit de ce banquet fameux, Ponsard caractérisait comme il suii le génie oratoire de Lamartine : « C'est véritablement un orateui*, le seul même qui le soit au vrai sens du mot, avec l'inspiration, la véhémence, l'échange continuel d'émotion entre celui qui parle et ceux
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la journée du 2h février 18ij8, ce fut appuyé au bras de Ponsard que l'auteur des Girondins alla s'installer à l'hôtel du ministère des affaires étrangères*. Quand Ponsard, dans cette même année, se présentait pour les élections à l'Assemblée constituante, son nom figurait sur la liste des modérés que patronnait Lamartine, contre la liste de ceux que Ton appelait alors les rouges-. Il va de soi que Ponsard désirait vivement l'élection de Lamartine à la présidence de la République, et quand il cessa de l'espérer, il fit, avec Lamartine, des ,vœux pour le général Cavaignac. L'élection du prince Napoléon, qui semblait à peine possible d'abord, mais qui devint de proche en proche probable et enfin certaine, l'auteur de Lucrèce la craignait comme un ridicule pour la France, Rientôt il y vit un danger : « Je viens de donner ma voix à Lamartine, m'écrivait-il de Vienne, le soir même du vote ; je crois sincèrement qu'il serait le meilleur président possible, il aurait la vigueur qu'on lui refuse, injustement selon moi; mais il n'y faut plus songer. Paris doit être curieux à observer. Je vois d'ici tous les intrigants, tous les ambitieux, tous les corrompus de tous les régimes se ruant
qui écoutent. Le ciel lui devait une place à la Convention ; on lui aurait coupé le cou, mais il aurait été sublime à son aise. Je crois que je lui ai fait grand plaisir l'autre jour en lui disant qu'il aurait été un Vergniaud mêlé de Danton. »
1. Voici ce que je trouve dans une lettre, écrite quelques années plus tard : « Savez-vous que c'est avec moi que Lamartine a pris pour la première fois possession de l'hôte) des affaires étrangères ? Il était midi. Nous venions de déjeuner chez lui. Nous sommes allés à pied, lui et moi, tout seuls, de la rue de l'Université au boulevard des Capucines. Nous sommes entrés dans le cabinet de Guizot et c'est moi qui ai manié le premier le journal où Guizot avait écrit : Répondu à M. de Lamartine, Décidément, nous ne nous entendrons jamais.
2. La liste rouge passa tout entière. Le dernier candidat élu eut 52,000 voix. Le premier nom de la liste modérée en eut 37,000. Ponsard en eut 35,000.
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vers le soleil levant — Louis Napoléon. — Sa cour est déjà assez joliment vicieuse. Pour ne parler que de la litférature, MM. X., Y., Z., voilà un choix assez distingué de plumes sans conscience et de girouettes sans pudeur... Les républicains de la veille diront, pour expliquer leur déconvenue, qu'ils ont été trop généreux, qu'ils n'ont pas assez intimidé, qu'ils ont permis à la réaction de relever la tête. Eh bien, c'est tout le contraire. Si les républicains de la veille avaient fait de la conciliation, s'ils avaient cherché à rendre la République aimable au lieu de rhabiller en mégère, s'ils avaient prouvé qu'ils voulaient sincèrement la liberté, la liberté pour tout le monde, pour leurs adversaires comme pour eux, nous n'en serions pas là. »
Aux élections de l'année 1857, Ponsard se présenta encore. Ses opinions étaient restées les mêmes et ce fut avec répugnance, après avoir pris l'avis de plusieurs républicains, qu'il prêta le serment imposé aux candidats par le gouvernement impérial. Cette fois encore, il fut combattu à outrance, par les rouges d'un côté, qui ne lui pardonnaient pas sa modération, d'autre côté, par l'administration, qui usa,- pour l'exclure, de tous les moyens — diffamation, falsification des listes, changement des circonscriptions, menaces, promesses — ouvertement pratiqués à cette époque contre les candidatures indépendantes. On le dénonça aux paysans comme un homme atteint de démagogie, de communisme, conspirant la ruine de la famille et de la propriété. Son échec lui fut trèssensible. Le dédain avec lequel il s'était vu repoussé par certains démocrates, les vieilles inimitiés littéraires, qu'il avait cru assoupies, réveillées soudain pour lui susciter des inimitiés politiques, les calomnies des uns, l'abandon des autres, tout cela l'étonnait, tant il avait l'àme jeune.
Dans le même temps, par sa faute, il se voyait en butte
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à de graves diflicultés pécuniaires \ L'empereur, qui, depuis la première représentation de la Bourse, gardait à son auteur un bienveillant souvenir -, lai fit offrir la bibliothèque du Luxembourg. On fit même, paraît-il, des ouvertures à Ponsard pour connaître s"il lui conviendrait d'accepter un siège au Sénat. Quelques amis voyaient à regret l'auteur de Lucrèce devenu l'objet de faveurs dangereuses, non pour l'intégrité de son caractère, mais pour le pur éclat de sa bonne renommée. Lui-même, il s'en préoccupait; il s'en excusait, non sans malehumeur. Il présentait l'envoi qu'il avait fait d'un exemplaire de la Bourse à l'empereur comme une simple politesse répondant à une politesse, et qui n'engageait à rien. Quant à l'offre de la bibliothèque, il l'accueillait à demi, différait, se dérobait, acceptait, puis donnait aussitôt sa démission, par indécision naturelle, par gaucherie, et ne contentait de la sorte ni ses anciens amis ni ses protecteurs nouveaux.
De tout ce qui vient d'être dit, (pie devrait-on conclure? et comment, en peu des mots, porter avec équité un jugement sur l'homme et sur le poëte, de qui l'on a tâché d'esquisser ici la vie et l'œuvre?
Au sentiment de tous ceux qui ont pu connaître de lui autre chose que les apparences, Ponsard était doué, le mieux
1. Disons à riiouiieur do sa mémoire que ces difficultés furent en partie levées, du vivant même de Ponsard, grâce au travail obstiné auquel il s'astreignait malgré la maladie. Après lui, sa jeune veuve acheva rapidement la liquidation commencée, au prix de sacrifices personnels qu'elle fit comme elle faisait toute chose : avec simplicité, droiture et fierté.
2. Après la première représentation de la Bourse, l'empereur avait écrit de sa main à l'auteur une lettre à bonne intention, mais quelque peu naïve, qui finissait ainsi : « Persévérez, monsieur, dans cette voie de moralité trop rarement suivie au théâtre et si digne pourtant des auteurs appelés, comme vous, à y laisser une belle réputation. »
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du monde, d'aptitudes et de qualités dont l'ensemble, esprit, talent, cœur et caractère, était tempéré heureusement dans une belle harmonie.
La probité en faisait le fond, avec l'honneur. Sa conscience d'homme et d'artiste était droite et parlait haut. En lui, rien dobliquc ni d'équivoque. Ses fautes mêmes avaient leur ingénuité, et le plus rigoriste, en le regardant de près, n'eût pu s'empêcher d'en sourire. La sagesse de Ponsard, il faut bien l'avouer, n'était pas d'un stoïcien, mais plutôt d'un épicurien, au sens vrai du mot, qui «fait consister le bonheur dans la volupté, mais la volupté liée à la raison et à la modération'. » Ni le souci des honneurs ni le besoin des richesses ne tourmentaient son habitude nonchalante, mais il redoutait la pauvreté et souffrait impatiemment l'oubli ou l'injustice. Démocrate en ses origines, il n'avait aucun des défauts que l'on reproche aux démocraties : ni envie, ni ingratitude, ni méfiance, ni mobilité. Il avait du paysan l'horreur du désordre et des turbulences révolutionnaires. Comme lui, il possédait ce sens aristocratique des choses qui respecte la tradition et maintient les hiérarchies. S'il s'éprit de la gloire, un jour, sur le tard, après des alternatives de succès et de revers bien faites pour exciter la fibre la moins irritable, ce fut noblement, et sans jamais la confondre avec un vain bruit.
Nous avons vu que ses ambitions littéraires allaient loin, mais c'était sans présomption, car il douta toujours de lui-même et de son talent. Quant à l'œuvre de Ponsard, le moment n'est pas venu encore d'en mesurer exactement la portée. Ponsard ne créa pas un genre nouveau, comme plusieurs l'avaient proclamé au lendemain de Lucrèce; moins encore
1. Littré, Dictionnaire de la langue française, article Épicurisme.