XXXVIII PONSARD
eut-il le dessein qui lui fut prêté alors de restaurer, sans y rien changer, le moule étroit et usé de l'ancienne tragédie française. 11 accepta des maîtres le cadre, la coupe, le rhythme accoutumés, en y faisant entrer, comme l'exige notre temps, un sentiment plus juste de ce qu'a été l'art grec, non pas un réalisme brutal et la vulgarité du langage, mais plus d'intimité, plus de nature, plus de perspective et de couleur. Un goût très-sûr le tenait également loin de la convention guindée du néoclassique et de ce naturel cherché au moyen duquel on se croyait parfait romantique.
L'espérance qu'il avait conçue de voir se produire chez nous, comme en Grèce au temps des anciens, comme en Angleterre et en Espagne dans les temps modernes, un théâtre véritablement national et populaire, n'avait rien de chimérique. On le sent mieux aujourd'hui qu'au moment même où Ponsard écrivait CliarloUc Corday.
Après de terribles secousses politiques et de profonds changements dans nos conditions sociales, on est plus porté à croire possible un renouvellement dans l'art. 11 est à peu près certain que la tentative de Ponsard sera reprise par d'autres, continuée, développée. C'est alors seulement que l'œuvre de notre poète pourra être estimée à toute sa valeur et qu'il prendra la place qui lui revient justement dans l'histoire de l'art théâtral. Ses successeurs, quels qu'ils soient, ne le feront point oublier, tout au contraire, ils raviveront l'honneur de son nom ; et ce nom s'inscrira l'un des premiers dans la descendance directe du grand poète qui fut le père de la tragédie française.
Plus équitable que les contemporains, la postérité verra d'un œil indulgent ce qui reste d'imparfait dans une œuvre très-belle, interrompue par la mort : pensant qu'il n'aura
SA VI K ET SON ŒUVRH. xxxix
manqué peut-être à l'auteur de Charlolle Conhnj , pour atteindre à une gloire plus haute, que de naître en un temps meilleur, d'appartenir à une génération moins incertaine, d'avoir pour guide et pour juge un goût public plus ferme, plus sûr et plus noble.