DISCOURS
niiCEPTION A L'ACADÉMIE FRANCAISK
raoNONCK I. ic i dkc embue 185fi
Messielus.
Le vénérable Académicien dont le fauteuil nVa été transmis par vos induliienfs sufTraiïes, M. Baour-Lormian, laisse un nom purement littéraire, qui n'a pas retenti dans les mêlées poliliques. Quoiqu'il ait vu se succéder, pendant le cours de sa lon.gue existence, toutes les révolutions accomplies depuis 1789 jusquà nos jours, il a traversé paisiblement ces formidables ora.ires. Tandis qu'un nouvel ordre social s'élevait sur les ruines de l'ancien réprime, il écoutait les cbansons de l'oiseau merveilleux dans les jardins enchantés d'Armide. il poursuÏNait parmi les nuages du Cronila les fantômes des guerriers et des vierges gaéliques, ou bien il transportait sur la scène française les mœurs de la Bible et la touchante élégie de Joseph et de I. -1
Benjamin. Ses poëmes, retirés dîins un monde imai^inaire, n'elïleurent même pas les ardentes questions ■de l'époque, et ne se rattachent, par aucune allusion, -îiux idées et aux passions du monde réel. C'est un barde parmi des tribuns et des conquérants; c'est le beri>er de Virgile essayant une muse champêtre, et célébrant Amaryllis au l)ruit des discordes civiles.
Une ou deuK fois, pourtant, cédjmt à l'irritabilité proverbiale des poètes, il s'est armé de la satire. Ses •premiers essais en ce genre . qu'il appela les Trois Mots j furent lancés en 1796. Deux ans auparavant, on îivait entendu la vraie satire, la vivante fille de Némésis, armée du fouet vengeur, âpre, incisive, véhémente, cri d'indignation étouffé par le bourreau. Ne i-herchons pas dans les Trois Mots un écho, si aiïiiibli qu'il soit, de ces vigoureux accents : ce n'est plus le ton (\e<^ Annales^ c'est celui du Lutrin. Les duels littéraires de ]M. Baour-Lormian n'ont ému que le Parnasse, conune on disait alors, et le vaincu n'était cité qu'au tribunal du goût. Hâtons -nous d'ajouter que, l)on et loyal , enclin à des vivacités , mais point envieux, et, par conséquent, exempt de fiel, M. Baour- Lormian a décoché des traits ({uelquefois piquants, jamais empoisonnés.
Ce digne vieillard s'est éteint dans la retraite, aimé €t honoré, un peu oublié, peut-être, et acceptant l'oubli, saluant sans jalousie l'avènement des nouvelles gloires qui s'étaient emparées plus énergiquement de la popularité, et répétant, à son lit de mort, les plaintes •lie Job, plaintes qu'il a traduites avec amour, sans
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«loiite parce (|u\'lh>s tradiiisaiciil elles - mêmes ses propres (ris'es'ses et ses résiiinatioiis.
Otte vie. si IraïKjuille. iiTeiiseimie où je dois aller et ce que je dois e\i(ei'; elle Iraee et eireonsciit nettement ma tàehe. Xe crai.uiiez donc [)as , ^lessieurs , que je m'éiiare d;uis les prol)lèmes historiques dc\jà discutés devant vous a\ec la profondeur d'observation et l'autorité (jui me manquent : simple homme de lettres moimême, je n'ai qu'à })ailei' dun homme de letties.
Est-ce il dire que le seul l'ôle qui convienne à la littérature soit une discrète neuti'alité en présence des événements'} Est-ce à dire que. dépouillée de conviction, elle doive abdiquer toule inlluence sur l'esprit public et les alïaires du pays? Ce serait l'amoindrir siniiulièrement et lui oter ses plus beaux tities de noblesse. Dans une longue enfance, on la ferait vieillir; on la réduirait à n'être plus qu'un amusement fiivole, un art matériel comme ceux qu'on abandonnait, dans Rome, aux esclaves et aux atFrancliis. Non : les lettres dégénèrent et meurent quand elles ne sont plus nourries du lait robuste des idées; on est homme avant d'être poëte; on est une àme avant d'être une voix, et l'on ne devient même un grand écrivain qu'à la condition de croire à quelque chose; le fond seul peut donner de l'ampleur et de la puissance à la forme.
Ce n'est pas ici , 3Iessieurs , que j'ai besoin de développer ces vérités, ici où mes regards ne peuvent se poser sans rencontrer des historiens, des professeurs, des poètes, des critiques, des orateurs, qui ont du la supériorité de leur style à l'alliance intime et nécessaire
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(le la philosophie et de la littérature; ici oii le souvenir de Corneille, de Bossuet, de Montesquieu atteste sutfisanunent que les fortes pensées font les fortes expressions; ici, enfin, oii le nom de Voltaire proclame la toute- puissance d'une conviction servie par le génie, conviction généreuse, malgré de regrettables erreurs, puisqu'elle avait |)our objet le respect de la conscience et de la vie humaine, conviction ardente, ii laquelle il dévoua son existence entière, qu'il fit jjartager à ses contemporains, et qui amena le triomphe tléfinitif, quoique discuté encore, de la tolérance, de l'égalité des droits, et du libre examen.
Pardonnez cet honnuage rapide, ivndu au plus illustre représentant du dix-liuitième siècle par un de ceux qui gardent le culte des principes conquis en 89. Je ne francliisai pas les bornes que je jue suis prescrites ; mais, quand on entie pour la première fois dans le temple de la pensée, comment ne pas s'incliner devant les glorieux morts qui ont siégé là, et dont vous êtes les dignes héritiers ! Ce témoignage de respect apporté à leur mémoire, cliez eux, dans leui's propres foyers, ne })eut, je l'espère, étonner ni blesser personne. Je ne fais, d'ailleuis, que m'associer bien faiblement à des paroles plus éloquentes; vous les avez entendues et applaudies; elles vous ont vengés, vous et le bon sens public, de réactions passionnées, mais heureusement éphémères, dirigées contre vous, car elles vous attaquent vous-mêmes en atta(piant les renommées qui sont votre auguste patrimoine.
C'est là un des revirements iiuniliers à notre époque.
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si féconde en surprises de ce genre. Le paradoxe rè.une à la faveur de F incertitude des esprits; les causes qui semblaient gagnées sont remises en question; les institutions tombées sous la longue exécration des peuples sont réhabilitées. Nos pères avaient des dévouements et des colères que nous ne connaissons plus, et que nou^ jugeons sévèrement. Une de nos prétentions. ;» nous, c'est l'impartialité, laquelle n'est souvent (prune absence de chaleur pour le bien et de haine \ig()ui'euse contre l'injustice; nous cherchons le mauvais côté des meilleures choses, et nous aimons à découvrir l'utilité des plus mauvaises. C'est ainsi qu'on voit le di\-imitième siècle condamné par ceux qui lui doivent tout ce qu'ils sont, tandis que le moyen âge lui-même trouve des admir.iteurs. .Mais ces fluctuations de l'opinion, ces caprices, ces modes d'un jour expirent à votre seuil; leur ruFîieur ne pénètre pas d:ins le sanctuaire oii vous conservez intact le d('pàt de nos gloires, comme vous y conservez les notions du bon goût et les droits de la raison humaine.
Il est donné à peu d'hommes d'agir sur les destinées des nations : l'intelligence et la volonté ne sullisent pas; il faut encore qu'une occasion les révèle et que les circonstances se prêtent à leur activité. En dehors de ces apparitions éclatantes, qui rayonnent à la fois dans la littérature et dans l'histoire, il est d'autres noms dont l'auréole plus modeste ne dépasse pas la sphère des lettres. C'est là que 31. Baour-Lormian occupe un rang des plus honorables, et, certes, il me conviendrait mal d'en parler légèrement, puisque des prétentions
«contenues dans les iiiêmes limites me seraient à peine permises.
J'ai revendiqué pour la littérature, considérée dans son ensemble, son di'oit et son devoir d'intervention dans les questions morales et politi(]ues; j'ai protesté contre l'evil lleuri dont quelques disciples de Platon voudraient la frapper tout entière, et les services rendus par les hommes éminents que vous coujptez parmi vous, services dont la postérité leur tiendra compte, protestent plus haut que mes paroles ; mais je n'ai pas entendu que la même tache fût imposée à chacun : tous se doivent au pays, s'il réclame leur dévouement; mais tous ne sont pas appelés à cet lionneur; les circonstances, les goûts, les aptitudes diverses nous poussent dans des voies différentes, et ceu\ (pii acceptent, comme M. Baour-Lormian, la situation que le sort leur a faite, et, tout en gardant leurs idées et leur foi, se consacrent exclusivement au culte de l'art pur, ceux-là concourent aussi au progrès social, car on ne peut renniei' le sentiuient du beau sans remuer, en même temps, celui du vrai, du bon et du juste. Ceux-là, Messieurs, trouvent cliez vous leur récompense; l'Académie Française est leur unicjue et leur suprême andjition ; c'est la consécration de leurs succès ou simplement de leurs efiforts; c'est elle seule qui peut leur donner cette confiance en soi-même oii l'on puise le courage d' eut reprendre de longs travaux et la force de l)raver la malveillance. On a beau dire. Messieurs, l'orgueil n'est pas si démesuré qu'on le croit chez les hommes de lettres, même chez les auteurs dramatiques; le doute et le découra-
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i>enient sont bien plus communs et bien plus funestes^ car ils mènent a l'inaction : on a besoin clèlre soutenu, et le i^ëuie niAm? deviemliail incrédule à sa AocatioiL s'il ne ren:'onli-ait autoiii' de lui (jue lin- ivdulilé.
M. Baour-Lorniian . lils dun imprimeur, est né, en 1772, à Toulouse, dans la patrie des ti'oubadouiset de Clémence Isaure. L'iniluence de ce pays nuisical.
Où tous les noms lieureiix semhleiit faits pour les vois,
l'a doué, au plus haut degré, du sentiment de F harmonie. Sa versification a retenu la douceur de la langueromane, et comme une vibration de la gaie science. Les sons les plus agréables sendjlent s'arranger d'euxmêmes pour couler dans son rhytlmie limpide, et l'on peut dire que ce don naturel constitue le coté le plusremanpiahie de son talent. Je n'entends point le rabaisser par cette appréciation; la poésie, ([ui doit parler an cœur et à l'intelligence, est faite aussi pour enchanter l'oreille. Il y a. dans la mélodie de certains mots heureusement disposés, un charme indéfinissable, comme dans certains bruits de la nature, et l'on ne saurait refuser le nom de 'poëte à celui qui a le secret de la cadence et du nombre.
Ses principaux, ouvrages sont : Vlniilalion (VOssian,. la tragédie (YOinasis, la tratluction de la Jérusalem délivrée, et celle du livre de Job. Chose singulière! ce sont deux traductions (pii marquent le début et la fin de sa carrière : jeune et ardent, il s'est élancé de Toulouse à Paris en chantant avec le Tasse; vieux et
iufirnie, il est mort en soupirant a^ec Job. 11 ne faut pas en accuser une stérilité d'idées : il a prouvé qu'il savait créer; mais la traduction oITre im vit" attrait au\ amoureux de la foi*me : atl'ranchis des soins de la composition, ils peuvent se donner tout entiers aux recherches délicates du style et à l'étude de l'harmonie. C'est une émulation piquante que de lutter contre les beautés de l'original, de les conquérir malgré le génie divers des deux langues, et de dompter les rébellions de la prosodie française; j'en prends a témoin ceux qui, sortis glorieusement tle ce cond^at, en connaissent toutes les fatigues et toutes les joies. Mais que de diflicultés à peu près invincibles! Quelle victoire, si on les surmonte, quand c'est même un honneur d'avoir entrepris de les surmonter ! Il semblerait (pi'à talent égal le traducteur, n'étant occupé que de la versification, dût en ce point surpasser, ou, du moins, égaler son modèle; et cependant un grand poëte restera presque toujours au-dessous d'un grand poêle qu'il aura voulu traduire; celui-ci a l'avantage de la spontanéité ; certaines idées (et ce sont les plus belles) naissent tout exprimées; elles ont revêtu, au moment même oii elles se ])résentaient à l'esprit, la forme qui leur est propre : c'est ce qu'on appelle les bonheurs d'expression, et ces bonheurs-là ne peuvent pas plus être reproduits que la grâce d'une statue grecque ne peut être imitée.
Le jeune poète ne réussit pas du premier cou}). Malgré cet échec , sa Jérusalem délivrée le fit connaître ; elle lui valut une épigrainme de Joseph Ghénier. Il répondit à l'attaque par des rei)résailles, et cette