‹ Œuvres complètesChapitre 14 sur 237 · A L'ACADÉMIE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

A L'ACADÉMIE FRANÇAISE

querelle occupa, un instant, la curiosité des lettrés; aujourd'hui, personne ne s'en souvient. La meilleure réponse (pi'nn écrixain puisse l'aire n ceux (pii nient son talent, c'est de le prouver par ses œuvres. M. Baour- Loriuian le comprit et recoin niença couraiieusement sa ti'aduction.

« Cela ira mieuK. disait- il avec une confiance naïve ; j'ai cliani^é tous les vers qui n'étaient (pie bons. »

Son espérance ne fut pas trompée, et la nouvelle traduction, publiée vini;t ans après la première, obtint un plein et lép:itime succès.

Sans doute, le système dans lequel elle est con- (.'ue n'est pas le notre. Nous demandons une fidélité presque littéî'ale, qui rende la concision par la concision, l'abondance par l'abondance, et ne recule pas devant les hardiesses , les vuli^arités et les fautes même de l'orii^inal. Chaque production a son pai'fum particulier, et c'est ce parfum (pi'il s'aiiit de cueillir et de transvaser ; il s'e\hale de tout l'ensemble, des parties les plus i^rossières comme des plus délicates; et, si vous faites un choix entre ces éléments, ou si vous substituez une abstraction à une image et une image à une autre, si vous mettez l'esprit à la place de la rudesse, ou seulement l'élégance à la place de la simplicité , l'arôme disparait.

Mais, du temps de 31. Baour-I.ormian, on croyait que le devoir du traducteur était d'arranger l'original et de l'accommoder au goût fi'ançais; on peut critiquer aujourd'hui dans l'œuvre de mon prédécesseur quelques

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libertés de ee genre, riiabitutle de la paraphrase, une pompe trop uniforme, (jui éteint quelquefois le pittoresque, une symétrie un |jeu monotone, oii l'on reconnaît l'école de Saint- Lambert et de Delille, et l'abus de l'albâtre , de Tivoii^e et de la rose. Mais ces défauts sont moins sensibles dans une traduction du Tasse qu'ils ne le seraient ailleurs ; le ïasse n'est pas exempt d'une fausse élégance; ses octaves sont parfois verbeuses, ses descriptions souvetit vagues et convenues ; la vérité et le détail leur manquent, et le détail, c'est la vie ; on y voit trop fleurir les rosiers et les myrtes , on entend troj) soupirer le zéphyr, et l'on cherche en vain les pins et les cèdres du Liban , l'herbe épineuse des vallées oii paissent l'onagre et la gazelle, les plaines arides de Jéricho et les cailloux du Cédron.

Exprimer ces regrets , ce n'est pas offenser la gloire de ce génie immortel : sa gloire n'est pas là ; elle n'est pas non plus dans les jeux d'espi'it qu'affectent ses héroïnes, quand le cœur seul devrait parler; elle éclate dans la conqxjsition du poi'nie. dans hi j)eintu!'e et Toj)position des caractères, et dans l'exti'ème pathéti(|ue des situations. Plus brillant que naturel, il avait j)lus d'imagination que de sentiment, et connaissait mieux la galanterie que l'amour.

Eh bien, on peut dire de M. Baour-Lormian ce qu'on disait de Brébeuf; Brébeuf exagère l'enflure de Lucain, mais il fait connaître Lucain, et ses vers sont quelquefois aussi énergiqueinent frapjjés que ceux du poète romain. De même, la manière brillante du Tasse se retrouve dans la ponqie du ti'aducteur : il y a sym-

j):illii(' (Miti'c ces deux nalincs. Je ne sais si .M. iiaoïii- Loi'iiiian eût réussi h reprodiiiiv la feiiiielé du Danlc. mais il a plus d'une fois rivalisé d'éléiiance avec le |)i)(ie de FesTare : son a ers est plrin. sonoi'e, mélodieux et si faeile (ju'il ne tiaiiil jamais la i^^ène ni letl'orl.

]\[. Baoui'-Lormiaii a simplifié plus tai'd son style pour se rapj)roeher de la simplicité de .loi); mais il iencontrait là une poésie d'un autre ordre, des tiails courts et frappants, des métaphores étranijes et r.ipides. des ima2:es liiiianlesfpies. dessinées d'un seul coup, le sublime dans la naïveté, toujours le mot propre et le fait caractéristitpie ; de plus mâles juénies eussent échoué.

Des Poésies galli'jues date surfout la .grande célébrité de ^l. Baour-Lormian . car il a eu ses jours de p:)pularité et de triomphe. Mulrina fait sourire aujourd'hui; mais que de pleurs elle a fait répandre! Combici! de jeunes et belles ossianistes ont livré leui' chevelure aux venis de la nuit, écoutant dans les pins les accords d'une harpe mystéiieuse. et peuijlant d'apparitions les clartés fantasti(|ues de la lune I Tel est le destin des choses littéraii'es : une génération nouvelle i'aille le mauvais goût de ses devanciers, sans songei' (jue les mêmes railleries attendent ses propres enthousiasmes.

<]e fut en 1802 que parut V/milation d'Ossian. Ossian ! ce nom j'appelle les bruyères de 3Iorven. les sifllements du vent sur la colline, le bruit des torrents, et les nuages courant sur un ciel orageux. ^lais Ossian a-t-il existé? .Macpherson a-f-il ^raiment recueilli et

publié ses poésies? Ou bien la sensibilité de nos pères a-t-elle été dupe d'une supercherie inii:énieuse^ Question souvent a.^itée, malgré une enquête solennelle mais peu décisive; question résolue diversement par les érudits et par les poètes. Sans entrer dans ces savants débats, je dirai seulement que, si Macpberson a inventé Ossian, Macpberson, à tout prendre, est un homme de génie, et qu'on regrette de ne pas en retrouver la preuve dans ses autres ouvrages.

Quoi qu'il en soit, on ne peut nier l'inlluence réelle, quoique passagère, d'Ossian sur la littérature française. La Muse déserta les bocages et n'invoqua plus que le génie des tenq)ètes, le zéphyr s'enfuit devant l'àpre bise du Nord, l'azur fut chassé par la brume, et le bruit des feuilles sèches étoulla le murmure des myrtes toujours verts. Les fantômes, qui avaient détrôné les néréides et les dryades, devaient être vaincus à leur tour par les sylphes et les gnomes; mais, pendant quelques années, leur règne fut absolu; la gravité même des registres de l'état civil se colora de cette teinte vaporeuse et s'enrichit d'un nombre infini de Malvinas et d'Oscars. JMadame de Staél découvrit dans les accents du barde écossais la littérature des penseurs et des esprits indépendants, la poésie mélancolique et méditative, qui convenait seule, suivant elle, à l'humanité vieillie. Enlln l'Empereur, dit-on, fut un des plus grands admirateurs d'Ossian. C'est une admiration qu'il faut reporter sans doute à sa prefiiière jeunesse : il était alors sous le charme de la vague tristesse à la mode; mais, plus tard, si celui qui écrivait comme César et comme Tacite

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a iioùté. enire tous, un poëte, ce n"a pu rli'o que Corneille.

Cette YOi^aie d'Ossiaii est très-explieable : le i^enre descriptif, .uenre didactique, monotone et compassé, qui a jji'oduit les Saisons, les Mois, les Jardins, n'avait rien de vrai, rien de vivant; il ne faisait pas voir les choses; jamais un mot pittoresque ne formait tableau pour les yeux:; jamais un sentiment naïf ne remuait le cœur. De véritables rucbers. une véritable mer, l'aii" des montagnes, imprégné de l'odeur des bruyères et des genêts, les étoiles scintillant dans les nuits d hiver, voilii une source nouvelle d'émotions, {[uekjue chose de vif et de rafraîchissant, propre a ranimei' les esprits rassasiés d'abstractions et de périphrases.

^lais la mélancolie, connue on l'a prétendu quelquefois, est-elle née au div-neu\ième siècle? Est-ce une corde moderne ajoutée à la lyre ancienne? La nature est-elle absente des chefs-d'œuvre classiques, et n'y voit-on que l'homme et jamais la campagne? On me permettra d'en douter. Quand Homère représente le grand prêtre ([ui s'en allait ti-istemcnt le long de la mer relentissanle^ il est plus peintre en un seul vers que d'autres par les plus longues descri|)tions; il choisit le trait saisissant, et voilà le génie. Est-ce que Sophocle n'encadre pas ses personnages dans des paysages qu'on croit voir? Est-ce que l'odeur des prés ne parfume pas tous les vers de Virgile? Est-ce que l'ombre des coteaux, ne descend pas sur ses églogues? ^''y a-t-il ]jas une ineffable tristesse au fond de cette douceur virgilienne, dont la mélodie fait rêver? La Fontaine n'a-t-il pas

coMipris les soijibres plaisirs d'ini ca'ur inélancoli<iue? N'a-t-il pas aimé le fond des bois cl leur vaste silence'/- Qui. niieii\ que Jean -Jacques Rousseau, a su peindre les f(jrèts et les veri^ers , et les rapports niystéi'ieux des objets inanimés avec l'état sombre ou radieux: de Fàme iumiaine?

Messieurs, a l'époque oii le cré})useule ossianique se montrait à l'horizon. Voltaire mit en scène un Écossais et un Florentin : l'Ecossais déclamait avec enthousiasme les premiers vers dp Fingal ; le Florentin n'était pas fort touché de toutes ces {ii>ures asia!i(jiies : liien. n'est plus aisé, disait-i!, (/>ie d^mtrer la nature, rien n'est plus dijjicile (jue de l' imiter.

M. Baour-Lormian eut l'honneur de deviner le penchant général, et la bonne foj'tune de s'y associer. Par la douceur de son iiiythme. par le tact a^ec lequel il savait fondie l'innovation dans le moule accoutumé, et proportionner les hardiesses étrangères au tempérament de son public, il contribua puissamment à naturaliser chez nous les hôtes diaphanes du palais de Fingal. Cette poésie rêveuse, aux. contours indéterminés, ces retours amers sur les douleurs et la brièveté de la vie , ces conq)araisons nou\elles tirées des bruits de la grève et de la contenq^lation de l'Océan, le menaient par une pente insensible et sans qu'il s'en doutât lui-même, lui tlisciple orthodoxe de la sévère école de Boileau, jusqu'aux limites du romantisme, qu'on entrevoyait déjà vaguement dans les brumes. Il a côtoyé, l'un des premiers, ces régions inexplorées, promises à de plus aventui'eux. Je me figure qu'un Adamastor classique

a dû se dresser alors de\ant ses yeux cl lui iutordire (le pénétrer plus avant. Il a eu le soit de tous les pi'éeurseurs qui s'arrêtent en cheinin : ils sirritent j)lus eontre le mouvement, et lui deviennent |)lus odieux:, que ('(^ux (jui loul daliord lui oppo-iiicnl une ferme barrière.

Oniasis, ou Joseph en Efjijpte, tra.wdie en einq aetes . fut représentée et elialeureusenient applaudie au Ïhéàtre-Franeais. en 1806.

L'histoire de Joseph et eelle de Ruth sont, au point de vue littéraii'e. les épisodes les plus intéressants de l;i Bible. L'histoire de Joseph, surtout, a toujours eu le pouvoiî' de remuer tous les eœurs. les plus rebelles comme les plus sympathiques, depuis Voltaire jusqu'à y\. de Chateaubriand. Cette émotion .irénérale prouve que le sujet est draïuatique ; il offre, en effet, la reconnaissance la mieux amenée et la plus attendrissante qui ait jamais été produite sur aucune scène; de plus, une poésie particulière est attachée aux mœurs de ces patriarches, pasteurs armés de l'épée et de l'arc, voyageant avec leurs troupeaux et doi-mant sous la tente, comme les Aralies de nos jours . chez qui se sont conser\é5 les usa.ues primitifs et jusqu'aux noms bibliques. Le contraste des hal)itudes pastorales avec la pompe des pharaons , de la vie fière et indépendante des déserts avec la mollesse des eunuques et l'obéissance passive des Egj'ptiens : ici le mouvement, l'air et la liberté, lii l'immobilité et la muette adoration . tout cela prête à l'effet théâtral. Rien de plus original et de plus vraisemblable que l'entrée des frères de Joseph, qui. poussés

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par la famine, viennent acheter en Egypte le blé accumulé pendant sept années de fertilité; rien de plus vénérable que l'apparition du vieux Jacob, le petit -fils d'Abraham, ce nom sacré chez les Orientaux aussi bien que chez nous; et, pour jeter des teintes douces et candides sur l'action, le gracieux personnage de Benjamin était là , formant opposition avec les remords farouches de ses frères. Peut-être eùt-on mieux embrassé toutes les richesses du poëme, s'il avait été permis de prendre le drame dans son principe, et de nous montrer d'abord la citerne , la discussion terrible qui décidera du sort de l'enfant, la robe teinte du sang d'un chevreau, Joseph vendu aux Ismaélites, et Jacob qui vient au-devant de son dernier-né, et, ne reti'ouvant plus ([ue sa l'obe sanglante, déchire ses vêtements et se couvre d'un cilice. Le spectacle eût été plus fi-appant. quand on aurait revu Joseph, revêtu de la robe de lin, orné du collier d'or, adoré par la foule agenouillée, et ministre tout-puissant du souverain d'Egypte; le pardon eût })aru plus magnanime si l'on avait été témoin du forfait; peut-être, surtout, fallait-il suivre le récit de la Bible, et se borner à dramatiser, sans altération essentielle, ces données fécondes.

Ces audaces, si peu effrayantes aujourd'hui, auraient soulevé en 1806 une réprobation générale. La Révolution, qui a renversé tant de choses, avait respecté les trois unités, et la violation de cette règle ne pouvait même pas se présenter à la pensée. IM. Baour-Lormian a composé son plan selon les usages établis. On doit lui savoir gré d'avoir aperçu l'intéi'êt du sujet : cette

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