‹ Œuvres complètesChapitre 18 sur 237 · DISCOURS DE M. DESIU1< NISARD · texte numérisé non relu

DISCOURS DE M. DESIU1< NISARD

une obscurité studieuse, au tond d'une petite ville de province, entre une mère dont la tendresse veillait autour de voti'e travail , et les maîtres de Fart qui , en province, sont toujours d'usa.^e, parce qu'ils n'y sont jamais de mode.

A'oilà de (juoi faire parler avec moins de dédain de la province, oii je ne trouve, p!)ur mon compte, de gens ridicules que ceux qui s'y font imitateurs maladroits de la vie de Paris. Il y manque, dit-on, l'émulation ; c'est plutôt la concui'rence qu'il faudrait dire. Pour l'émulation, elle n'y manque pas à ceux, cpii comme vous. Monsieur, ont devant les yeux l'idéal, cette sorte d'énude et de supérieur, tout à la fois, avec lequel le vrai poëte lutte toute sa vie, toujours vaincu, jamais découragé.

Paris a une autre sorte d'émulation qui est bien loin de valoir celle-là : c'est l'imitation de ce qui réussit. Le succès (ju'on fait à l'écrivain est si llatteur, il y a tant de foule autour de lui, admirateurs sincères ou intéressés, entrepreneurs qui voient dans son talent une valeur de plus sur la place, batailleurs pour qui tout talent nouveau est une mode qui en détrône une autre, et auxquels il faut un chef ii tout prix; enfin, il y a tant d'esprit, même dans ce qui réussit contre toute raison , que le jeune homme qui débute à Paris ne sent d'abord son talent que par le désir d'imiter.

La province vous a sauvé de ce péril. Tandis que le Paris lettré applaudissait avec inquiétude de grands talents qui cherchaient le succès par des nouveautés systématiques, et qui le méritaient par des beautés

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écluipjHH's au système, \oiis. ^fonsiciii'. ii côté de votre iiu'iv. ilans cette petite ville de N'ienne. où vous pou- \iez lire Tile-Live à l'oinhre de quekjue irraiid débris darcliileclure loniaiiie. vous coniposiez hors des voies lialtues. et NOUS acheviez eu silence Lucrèce, sans (ju'on se doutât ici (jue le théâtre allait compter uu l)rillant poi'te de plus.

i.e succès de Lucrèce eut Téclat de tout succès à Paris; il en eut aussi les périls. Toute cette l'ouïe diversement intéressée, dont je pai'Iais tout ii l'heuie, se jeta sur la pièce connue sur une proie. On ne voulait pas que ce fût simplement un hel ouvraiic. mais le manifeste d'un ii:enre nouveau. On vous demandait une préface i^aierroyante. Il y avait si lon2:temps (ju'un seul genre occupait la scène , et nous avons si peu d'occasions de nous ([uereller!

Je me souviens que quelque notoriété trop peu méritée, à titre d'adujirateur de la tragédie du dix-septième siècle, me valut l'honneur d'être invité à la première lecture publique qui se lit de votre pièce. On eut dit qu'il s'agissait de faire campagne; on avait été convoqué pour s'enrôler, pour se croiser. Je ne me croisai point, mais je revins de cette lecture un de vos partisans.

C'est un grand mérite, 31onsieui', que d'avoir résisté à ces premières avances de la vogue. Les belliqueux n'en ont pas voulu avoir le démenti. Ils vous ont fait, malgré vous, chef d'une école qu'ils ont appelée Vécole du bon sens. Aous n'avez pas voulu de ce titre; personne ne sait mieux que vous que, si le bon sens pou-

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vait faire école en France, il y a loni^leiiips que les <hefs n'en sont plus à trouver.

Ce que la mode n'avait pu taire. r(^>|)rit de parli Ta -essayé. Vous n'avez pas m)u1u ([ue vos opinions fissent ai)plaudir vos vers. Simple homme de lettres, comme vous vous appelez, parmi les divei'ses manières dont le poëte peut agir sur les idées de son temps et sur les destinées de S(m pays, vous préférez lait, (jui vient <n\ aide au bien par les im[)ressi()ns du beau, et qui . -en rendaut les honunes plus délicats sur les choses de l'esprit, les rend meilleuis juges de la société oii ils A ivent et de la Ijiçon dont elle doit ètiv conduite. Si ce n'est pas là le seul beau rôle qu'ait Ji jouer le poëte couune citoyen , du moins c'est le seul oii il soit sans ial(ju\ et sans adversaires. C'est peut-cire aussi le plus utile; cai- (ju'est-ce que nous appelons avec vous les princi[)es de (S9, sinon de hautes \érités passées de l'àme des [)oëtes dans les faits, sinon du beau devenu •du bien?

L'Iiouunage que vous rendez ii riiommc de génie <[m nous a le j)lus aidés Ji conquérir ces |)rincipes ne blessera ni n'étonnera aucun de nous. Mais pourquoi faut-il ([ue cet honnnage ait le caractère d'une protestation? Quand donc pourrons -nous louer les grands iîcrivains du dix- huitième siècle sans avoir l'air de les défendre?

Ne sommes-nous pas assez forts contre leurs fautes pour pouvoir rendre justice à leurs qualités, assez guéris de leurs incrédulités pour être reconnaissants de leurs services? Après le avoir admirés et critiqués à outrance,

lîN UI-I'ONSK A :\I. l'ONSAltl). :j.j

n'est-il pas Icinji^ de les jimcr? Si œ teiii])S-la doit \(Miii'. le |)rin(;ij)e (riiprès lequel il faudra les juger, pour être juste, ce^t fjue tous les éciixains (jui ont uiérilé le nom de i;rands (;nt été hicufai-iinl-. .Mais les premiers dans cette élite sont ceu\ (jui ont lait le bien sans mélanine i\r mal: li'S preujiei's après sont ceux qui. p;ii'iiii du mal ivjini'alilc ont fait du liicn (jiii dcmcui'f. C'est à ce second lani; (|ue la veiite mettrait Voltaire; par là. elle le sousti'airait aux evcès du déniirrement comme de lap^loL-ic . et peut-être réconcilierait-elle i\ sa irloire tant d i]\\\i'< (piofTensent cucoïc ses doutes, ou fjui sont acroiitniiHH's ;i tiomci' leur pai\ et Icms espérances dans les choses (|u'il n'a pas respectées.

Je n'ai touché jus(ju'ici qu'aux premières causes de \os succès, à ce que j'en appellerais la boime qiudité.

Il n'y a la. en elTet, ni entraînement, ni fièvre. Dans la presse, une faveur assez tmiKinilIt' jjoiir (ju'od ne la suspecte pas d'avoir été sollicitée. Point d'excitations du dehors; point de drapeaux promenant dans les nies les uoms do vos pièces. Pas de foule allant ou va la foule, jjar ijuitation ; mais des i;en< qui se rendent au théâtre, chacun, de son côté, attirés par la bonne réputation \>\\\\n\ que par le bruit, en assez i^rand nombre pour faire une foule qui se presse aux portes sans s'y l)attre. Dans la salle, des spectateurs enlevés par moments, attachés toujours, qui tant(3t applaudissent un drame. tant(')t i^oùtent en coiHuii>>eurs une belle lecture; à la tin. une admiration pour le poète qu'on voudrait exprimer îi riiomme : telles sont les circonstances qui, répétées bien des fois et jusqu'à deux cents

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