Alfred de Vigny, Journal d'un Poète, Michel Lévy, 18G
"2. Au moment où Bocage, qui venait de lire avec une grande puissance dramatique le manuscrit de Lucrèce, on posait le dernier feuillet sur la table, Lamartine se leva vivement, et, s'adressaut à nous que l'émotion rendait muets : « Messieurs, s'écria-t-il, nous n'oublierons pas cette lecture. Ce que nous venons d'entendre est l'œuvre d'un vrai poëte. Cette œuvre marque une date. C'est une jeune génération qui nous arrive, avec un esprit nouveau. La France grandit, messieurs, » reprit-il avec l'accent d'une joie généreuse.
Six mois plus tard, après la première représentation de Lucrèce, M. Victor Hugo disait, d'un sens plus froid : « C'est bien, c'est très-bien, mais ce n'est pas un accroissement. »
Plus tard encore — 4 décembre 1856 — M. Désiré Msard, confirmant, avec l'autorité de son grand goût classique, l'impression première de Lamartine, disait en pleine Académie : « Lucrèce est restée une date littéraire. »
Réponse au discours de réception de M. Ponsard à l'Académie francais<\
S.V ME ET SON ŒUVRE. ix
vengeresses, un de ces nœuds tragiques dont tous les hommes, dans tous les temps, sentiront en frémissant la terrible étreinte. Rien de plus austère, rien de plus grand, rien de plus éloigné de ces accidents anecdotiqucs de la vie bourgeoise d'où le théâtre contemporain a voulu tirer ses larmes et ses sentences.
Si l'honneur de CoUatin nous intéresse, c'est qu'il est aussi l'honneur de Rome. Si la folie de Brutus nous épouvante, c'est que nous y sentons Tiniquité de Tarquin et la proche vengeance des dieux. Si le fer qui tranche les jours de Lucrèce nous donne le frisson tragique, c'est qu'il a tranché du même coup toute une période de la vie d'une grand nation. Soit habileté, soit instinct, Ponsard, dans la conduite de sa pièce, unissait constamment, et sans qu'il fût possible de les distinguer, l'intérêt politique et l'intérêt domestique du sujet qu'il s'était choisi. Il faut noter ce trait qui caractérise toute son œuvre, et qui, dans CliarloUe Corda]), rappellera la touche des plus grands maîtres. Dans les trois premières tragédies de Ponsard, Lucrèce, Agnès de Mcranie, CharloUe Corday, ce qu'un historien contemporain' appelle les lois majeures, c'est-à-dire les lois qui gouvernent les races, les sociétés, les États, entrent en contlit avec les lois mineures, auxquelles chaque homme, dans sa vie propre, est soumis. La vie de Lucrèce, la vie d'Agnès, la vie de Charlotte sont offertes en sacrifice à la divinité mystérieuse, avide de sang humain, qui préside à la destinée des peuples. On les plaint, on les pleure, ces héroïnes sacrifiées, mais on sent en elles la victime immolée au salut de tous, et ce sentiment élève l'âme à la hauteur de l'art éternel, qui sait, comme la nature, trouver la vie dans la mort.
1. H. Tli. Buckk-, Histoire de la civilisation en Angleterre, t. I, cli. v.